Casablanca-Barcelone

les dysfonctionnements observés soulèvent des interrogations quant à  la cohérence de l’action de l’administration territoriale ; elles touchent aussi à  la coordination entre l’administration territoriale, les différents segments ministériels et les établissements publics, dans la mise en Å“uvre des politiques publiques.

Casablanca, la plus grande concentration économique, humaine et urbaine du pays, repense son avenir. Ce n’est pas le premier exercice de réflexion sur le devenir de l’agglomération. Il y a plus d’une décennie, un cri de raison avait résumé l’inquiétude de divers milieux sur le futur de la métropole: Casablanca sera-t-elle à l’image de Calcutta ou s’identifiera-t-elle à Barcelone?

Casablanca continue de convoiter le modèle urbain catalan. Des projets structurants de grande envergure ont été lancés à cet effet, mais il faut reconnaître que la ville accumule des déficits et des inégalités de répartition spatiale des services répondant aux besoins des populations. Les dysfonctionnements de l’agglomération ne sauraient être imputés à l’action de tel ou tel acteur en particulier. Ils sont davantage le produit d’interactions complexes entre des entités aux motivations différenciées. Des facteurs explicatifs de ces dysfonctionnements relèvent de l’exercice de planification et de sa programmation, d’autres renvoient aux actes de gestion du Conseil de la ville, d’autres encore interpellent davantage le dispositif d’intervention de la puissance publique. Plus fondamentalement, les dysfonctionnements observés renvoient à un problème de gouvernance de la capitale économique. Ils soulèvent des interrogations qui touchent à la cohérence de l’action de l’administration territoriale; elles touchent aussi à la coordination entre l’administration territoriale, les différents segments ministériels et les établissements publics, dans la mise en œuvre des politiques publiques. Ces dysfonctionnements majeurs apparaissent à travers l’opacité qui entoure les processus de prise de décision. Ils rendent malaisée l’ancrage de l’action publique dans une vision stratégique pour maîtriser et orienter le développement de la métropole. Derrière ces constats se profile une question récurrente : quel modèle urbain voulons-nous pour Casablanca ?

A cet égard, la grande expérience de la planification stratégique de Barcelone et de la Catalogne peut être une source d’inspiration par son exemplarité. Lancée en 1990, cette expérience est fondée sur deux éléments essentiels: la coopération publique et privée et la participation des citoyens. Des plans ont été élaborés qui, substantiellement, impliquent la concrétisation d’une vision de futur de la ville bâtie autour de cinq axes : faciliter l’entrée de l’économie de Barcelone dans l’économie mondiale en mettant l’accent sur la formation, l’innovation technologique et l’efficience des services publics de la ville ; articuler l’économique et le social en créant les conditions de la cohésion territoriale à l’échelle de l’aire métropolitaine ; générer une réponse positive aux nouvelles demandes d’intégration sociale par la création d’emplois, l’offre de services adaptés aux potentiels des jeunes, aux personnes de troisième âge et aux immigrés ; le développement d’une activité économique moderne d’ambition internationale par l’amélioration de l’attractivité de la ville (infrastructures dédiées à la mobilité, à l’information, à la formation universitaire et au développement du secteur de la santé) ; le positionnement gagnant de la métropole barcelonaise dans l’économie internationale. L’expérience de Barcelone est considérée comme clairement satisfaisante pour trois raisons. Les plans successifs se sont manifestés en tant que dynamiseur des thèmes clés de la ville : le dilemme ville diffuse/ville compacte, la ville de la connaissance… Il ont apporté une vision d’ensemble de toutes les stratégies sectorielles qui se mettent en marche dans la ville, au-delà de leur considération isolée et indépendante. L’intérêt de cette expérience réside aussi dans le fait que la planification intègre progressivement les changements dans l’environnement qui affectent intensément l’économie, la culture et en conséquence le territoire auquel la société s’identifie. Il en est ainsi de la prise en considération des paramètres environnementaux, de l’évolution des formes de partenariat ouvertes à une grande quantité d’acteurs, de la complexité des conditions du consensus, des relations avec les villes contiguës, des contraintes politiques d’une scène territoriale régie par la géométrie variable selon le type de projet.

Les plans stratégiques de Barcelone et de la Catalogne sont devenus des références. Mais il faut garder à l’esprit que le développement d’une ville est d’abord le fruit de son dynamisme propre. Les projets structurants, les infrastructures sont des vecteurs du développement local, mais ce sont les hommes et les organisations qui font la différence. Tout dépend de leur capacité à se battre ensemble autour de projets communs plutôt que les uns contre les autres. On ne change pas une ville par décret ; les portes du changement s’ouvrent de l’intérieur et d’en bas. La relance de la réflexion sur l’avenir de Casablanca est une opportunité pour dépasser les contraintes et contradictions du court terme et enclencher dans les esprits, à tous les niveaux,  l’indispensable prise de conscience de la nécessité de changer les habitudes et les comportements pour faire face aux mutations. C’est en suscitant une réflexion globale et participative que l’on fera naître le désir d’une mise en cohérence autour d’un, ou plutôt de plusieurs projets pour le Grand Casablanca. Le futur de la métropole peut être mieux géré à partir d’un leadership partagé. Et les citoyens comprennent qu’ils ne peuvent rester étrangers à la conception du futur de leur ville. Casablanca souhaite désormais ne plus subir son destin mais bien le maîtriser… pour se libérer de la tyrannie du court terme, du hasard des coups partis, du joug des contraintes et conquérir son avenir comme fruit de sa volonté.