Café cassé et propos croisés

Par une fin de matinée ensoleillée, cette scène observée sur la terrasse d’un café de la capitale. Un jeune homme, la trentaine et de forte corpulence, slalome entre les chaises vides avant de choisir une table collée à un panneau en plexiglas.

Il s’installe tout près d’un homme plongé dans la lecture d’un livre. L’installation va prendre du temps et faire pas mal de bruit, car le jeune homme se met à extirper de son sac, non sans difficulté, un ordinateur de grande taille, un smartphone et des lunettes de soleil tout en hélant le garçon. «Je veux un petit-déjeuner marocain avec du café à la place du thé», commande-t-il avec autorité. L’homme qui lit lève la tête et promène son regard autour de la terrasse vide. Il jette un regard vers le nouveau voisin, visiblement dérangé par cette promiscuité. Il est agacé et étonné probablement que, de toutes les autres tables vides, il ait choisi celle qui est tout près de lui.

Une fois le petit-déjeuner servi par le garçon, une odeur d’œufs frits et de viande boucanée chatouille les narines de l’homme qui lit. Le jeune voisin allume son ordinateur, pianote bruyamment d’une main sur le clavier, trempe l’autre dans les œufs tout en cliquant d’un doigt pour lancer des chansons, peut-être sa playlist favorite. Il continue de manger d’une main et scroller de l’autre. Mais lorsque le téléphone sonne, bizarrement, il met d’abord ses lunettes de soleil avant de répondre tout en écartant d’une chiquenaude une portion de «La vache qui rit» servie avec le menu complet, dit pourtant traditionnel, de son petit-déjeuner. Le jeune homme se met à rire de plus en plus fort en répondant au téléphone. Un rire sifflant. Puis la playlist commence peu à peu à livrer sa sélection hétéroclite : Céline Dion donnait la réplique, en alternance, à Patrick Bruel dans une succession en boucle. Les mélopées stridentes de la première et les vocalises aphones du second se confondent avec les effluves des œufs à la viande boucanée.

Dodelinant de la tête, le nez dans ses œufs, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille et les yeux scotchés à l’écran de l’ordinateur, le voisin importun ne semble prêter aucune attention au voisinage. L’homme qui lisait ne lit plus. Il se retourne, observe le garçon de café qui a déjà tout compris, s’approche et lui chuchote dans l’oreille : «Vous voulez que je vous change de place ? La terrasse est vide, je vais déplacer votre café». L’homme qui ne lit plus répond en souriant : «Et pourquoi ce serait moi qui me déplacerais ? Parce que j’ai pris un café et lui un petit-déjeuner?» «Non, “hacha’’ ! C’est juste qu’il est plus facile pour moi de déplacer une tasse de café qu’une “garçonnière’’. Ce gars-là, chaque fois qu’il vient, c’est toujours le même bazar! C’est un ‘‘moubarzite’’ qui prend le café pour ‘‘dar bbah’’ ! (La maison de son père) et moi pour la servante».

Comme beaucoup de garçons de café qui ont de l’expérience et du bagout, il a le sens de la répartie et aussi le sens de l’humour. C’est assez rare dans ce genre de boulots précaires où le personnel, parfois assez jeune, ne fait que passer et considère souvent le service à fournir aux clients comme une servitude dégradante. Ce n’est pas le cas de notre ami qui dit prendre son travail au sérieux et les clients pour ce qu’ils sont: des gens aux caractères et humeurs contrastés venus chez lui pour recevoir une prestation qu’ils paient. En plus, il y a le «pourboire», cet appoint fait d’une petite pièce ou deux et qu’on attend après avoir rendu la monnaie. C’est à cela qu’on jauge le client, son caractère, son humeur, son évaluation ou tout simplement sa situation financière du moment. Et puis il cite le cas d’un habitué qui vient ici depuis des années, bien avant que lui-même prenne sa fonction comme garçon de café. Il a ses habitudes, ses étranges manies comme celle de casser un seul morceau de sucre en deux partie égales avec le dos de la petite cuillère. Jamais plus d’un demi-sucre et lorsqu’on a commencé à servir du sucre en poudre dans des sachets, il a protesté vigoureusement avant de trouver une astuce pour obtenir, avec la minutie d’un laborantin, la dose exacte toujours à l’aide de la petite cuillère. Mais un jour il a cessé de fréquenter l’établissement quand son journal préféré a disparu du présentoir de la presse installé près de la caisse. «Pourtant, je pensais que cet homme-là changerait de femme ou de religion plutôt que de changer de café. Mais il n’a peut-être pas supporté la disparition de son journal». Le garçon a réponse à tout, même à des questions qui ne sont pas posées. Un peu comme dans cette ancienne et courte blague: «J’ai une réponse. Qui a la question ?»

Et justement, à la question pourquoi n’y a-t-il plus de journaux dans les cafés ?, le garçon de café, en bon sociologue du quotidien, a sa petite idée sur ce fait de société. «C’est à cause du téléphone portable. Personne ne lit, personne ne parle. C’est pour cela qu’on ne les achète plus. Tout le monde a les yeux rivés sur son portable. Il y a même des clients qui laissent refroidir leur café. Ils paient pour s’asseoir et regarder leur portable. Parfois ils rient tous seuls et d’autres fois ils sourient». Tant qu’ils rient et sourient, tout va bien alors, se dit l’homme qui rit maintenant mais ne lit plus. Il pense à Balzac qui disait que le «comptoir d’un café est le parlement du peuple». Peut-être, mais alors les discussions les plus intéressantes doivent se passer à la cafétéria du parlement et non dans l’hémicycle. Parce que certains débats du mercredi, telles que transmis par la télé, sont véritablement un remède contre la démocratie. Mais le garçon de café doit sûrement avoir une petite théorie sur la question…