Bruxelles plein Sud

Dans les jeunes issus de l’immigration, les politiques et les médias occidentaux s’obstinent souvent à  ne voir que ceux qui partent à  la dérive, pour toutes les raisons que l’on sait. Ce que l’on oublie, c’est que ces jeunes sont l’avenir de ces pays à  la démographie déclinante. Ils sont ceux qui leur apportent une force de vie nouvelle, les tirent
vers l’avant

Il faisait tout d’abord exceptionnellement beau et chaud. Un soleil radieux noyait de lumière les façades habituellement grises. Le thermomètre affichait 27° et les terrasses avaient été prises d’assaut. Tout le long de l’avenue Louise – les Champs Elysées belges – des écrans avaient été installés par les cafetiers pour permettre à leurs clients de ne rien rater du Mondial. Mais, aux alentours de 18 heures, les rues se sont vidées car le match Belgique/Russie, au programme de ce dimanche, allait commencer. Ceux qui ne sont pas rentrés chez eux ont investi les cafés pour le suivre. Ne trouvant pas où s’asseoir, certains se sont amassés devant une terrasse pourvue d’un immense écran. Au fur et à mesure que la partie avançait, leur nombre a augmenté, en faisant une foule joyeuse et bruyante mais, surtout, multiethnique. Quand le match a commencé à toucher à sa fin avec un score toujours vierge, la tension parmi les supporters des Diables rouges est montée d’un cran. Puis ce fut la délivrance. A quelques minutes du coup de sifflet final, la Belgique marquait le but qui la propulsait en huitièmes de finale. L’avenue Louise d’ordinaire si bon chic bon genre est entrée en liesse. Les gens dansaient, chantaient, s’embrassaient, se laissant aller à une joie contagieuse. Une joie qui, surtout, faisait sauter les frontières communautaires. Dans cette foule bigarrée, les Blacks et les Beurs étaient représentés en force. Or, leur bonheur devant cette victoire de la Belgique ne différait pas de celui des Belges de souche au côté desquels ils pavoisaient. Par la grâce du foot, les différences ethniques et religieuses avaient, comme par magie, disparu. Tous, avec la même ferveur, célébraient leur belgitude. Il y avait là quelque chose de profondément émouvant car, dans cette joie sans frontières, chacun se faisait le frère de l’autre, indépendamment de sa couleur, de sa race ou de sa religion.
Entre le soleil, le ciel bleu, la chaleur et cette jeunesse multiethnique fêtant les couleurs belges, Bruxelles, ce dimanche 22 juin, tournait le dos au Nord pour s’afficher sudiste. Ou, plus exactement, fondait le Nord dans le Sud pour se présenter non plus juste comme la capitale de l’Europe mais comme celle du monde multiethnique en gestation en dépit des résistances. Maintenant, même en faisant abstraction de ce moment de joie éphémère, les changements intervenus à Bruxelles sont impressionnants pour qui a vécu dans cette ville quelques décennies plus tôt. Ainsi, par exemple de la place Flagey située aux abords des somptueux étangs d’Ixelles. Dans les années 80, passés 18 heures, la vie s’y arrêtait. La place ne comptait que quelques cafés décrépits, fréquentés essentiellement par de vieilles personnes en quête de chaleur humaine pour alléger un peu leur solitude. Là, comme dans le reste de la capitale belge, les seniors marquaient le pas sur les juniors et encore plus sur les enfants, une denrée rare au milieu de cette population vieillissante. Il fallait attendre une parade comme celle de la Saint Verhaegen, élément central du folklore  estudiantin bruxellois qui, chaque 20 novembre, célèbre la création de l’Université libre de Bruxelles, pour voir des jeunes guindailler dans la rue. Mais ces guindailles étaient l’exception. La vie se passait dedans, pas dehors. Quel contraste avec la place Flagey de 2014 et ses cafés débordant  sur les trottoirs ! Ce dimanche, même dans les petites ruelles sombres remontant de la place, la fête battait son plein, la bière à flot et la sono à fond. Avec ces grappes compactes de jeunes occupant l’espace, on se serait cru en Espagne, dans une de ces petites villes de la Costa del Sol où l’on ne dort jamais, surtout en été. Retrouver cette ambiance à Bruxelles montre à quel point c’est dans son ADN même que cette ville du Nord, sous l’afflux des gens du Sud, se transforme. Dans les jeunes issus de l’immigration, les politiques et les médias occidentaux s’obstinent souvent à ne voir que ceux qui partent à la dérive, pour toutes les raisons que l’on sait. Ce que l’on oublie, c’est que ces jeunes sont l’avenir de ces pays à la démographie déclinante. Ils sont ceux qui leur apportent une force de vie nouvelle, les tirent vers l’avant. Bruxelles d’aujourd’hui est autrement plus gaie que Bruxelles d’hier. Or elle le doit avant tout à la présence sur son sol de ces nouveaux Belges, pleins de la vitalité du Sud que sont Mohamed, Mamadou ou Sara.