Bruxelles en notre cœur

des supporters de football affiliés à l’extrême droite ont fait le déplacement jusqu’à la capitale pour hurler contre Bruxelles «devenue Etat islamique». La haine de l’autre à laquelle ils ont donné libre cours est celle-là même que Daech, par ses actions terroristes, travaille sciemment à nourrir pour monter les communautés les unes contre les autres et affaiblir les sociétés européennes par l’installation en leur sein d’un climat de guerre civile.

Walter a dû être amputé de la jambe droite. Il ne sait pas si on pourra lui sauver la gauche. Walter se trouvait à l’aéroport Zaventem le 22 mars, jour des attentats de Bruxelles. Il s’apprêtait à enregistrer pour un vol en direction d’Israël quand il a été projeté au sol par le souffle de l’explosion d’une des deux bombes. De son lit d’hôpital, il a lancé ce message, rapporté par le journal belge Le Soir : «J’espère juste que les gens seront assez intelligents pour comprendre que 99,999% de la population musulmane est extraordinaire et qu’il ne faut pas mélanger. Ce n’est pas 20 ou 30 personnes qui représentent une entière communauté».

A cet autre homme, journaliste à la RTBF, les kamikazes ont pris plus qu’une jambe ; ils ont emporté la vie de sa fille. Pourtant, là aussi, outre la très grande dignité, aucune expression de ressentiment ou de rage dans le propos tenu sur le plateau de la chaîne nationale belge sur lequel il a été invité à s’exprimer. Après avoir raconté en mots très sobres le cauchemar de l’attente et la douleur innommable à la confirmation de la mort, ce père a affirmé la constance de sa foi dans les valeurs de liberté et de tolérance. Quand sa consœur lui a demandé pourquoi il avait, malgré sa peine, accepté son invitation à témoigner, il a répondu qu’il voulait ainsi, par ce message de paix, honorer la mémoire de sa fille. Il a conclu en disant qu’il n’avait de colère contre personne. En donnant de la visibilité à ce type d’attitudes, admirables par le refus d’amalgames de leurs auteurs, pourtant durement touchés dans leur chair, tant la RTBF que Le Soir, plus grand quotidien francophone de Belgique, agissent pour contrer la montée du ressentiment à l’égard des musulmans que ces attentats abjects risquent de favoriser chez une partie de la population belge. Dimanche, les incidents provoqués à Bruxelles par 450 hooligans nationalistes venus en grande partie de Flandre pour crier leur haine lors d’une cérémonie de recueillement devant le mémoriel érigé en hommage aux victimes place de la Bourse ont donné un avant-goût de l’instrumentalisation politique à laquelle ce 11 Septembre belge ouvre la voie. Craignant pareils débordements, les autorités belges avaient annulé la marche citoyenne «contre la peur» prévue pour ce jour-là. Cela n’a toutefois pas dissuadé ces supporters de football affiliés à l’extrême droite de faire le déplacement jusqu’à la capitale pour hurler contre Bruxelles «devenue Etat islamique». La haine de l’autre à laquelle ils ont donné libre cours est celle-là même que Daech, par ses actions terroristes, travaille sciemment à nourrir pour monter les communautés les unes contre les autres et affaiblir les sociétés européennes par l’installation en leur sein d’un climat de guerre civile. Mais, paradoxalement, Bruxelles malgré Molembeck présenté comme le fief du djihadisme européen, est peut- être la ville en Europe où le vivre-ensemble est le plus solidement établi. Pour un Salah Abdeslam ou des frères El Bakraoui passés de la délinquance au «djihad», que pour de jeunes d’origine marocaine au talent reconnu qui brillent dans les domaines les plus divers de la vie sociale, culturelle et politique. Des «Maroxellois» qui ont réussi en mixant leur marocanité à leur belgitude à se fabriquer une identité dont ils sont fiers.  Du fond du cœur bruxellois, un appel aujourd’hui monte et résonne avec force. L’appel à la «résistance». Résister au «puits sans fond de haine dans lequel ils tentent chaque jour de nous pousser», écrit ce jeune journaliste. En rajoutant : «Tout ce que nous voulons aujourd’hui, c’est comprendre». Comprendre, effectivement. Comprendre par exemple comment Najim Laachraoui, ancien étudiant de l’Université libre de Bruxelles, quelqu’un dont un ex-camarade de classe affirme:  «C’était pas un tueur, ce type. Et il n’était pas débile», et dont le frère, sportif de haut niveau représente la Belgique aux Mondiaux de taekwoondoo, a pu se faire exploser à Zaventem. «Je n’arrive pas à comprendre comment un homme peut se faire laver le cerveau en si peu de temps. Ça veut dire quoi, qu’on peut tous changer de bord et se faire exploser alors qu’on avait l’habitude de faire des tournois de frisbee tous les week-ends !», répète, incrédule, son ancien copain.

Comment comprendre l’attentat de Lahore perpétré à la suite de celui de Bruxelles dans un parc de jeux où des mères et leurs enfants, chrétiens pakistanais, fêtaient Pâques ?

70 morts dont un tiers d’enfants. Que comprendre sinon que cette haine qui prend pour prétexte l’islam demande à être combattue à la racine et sur tous les fronts. A commencer par ces «vérités» dont on nous gave et qui ont pour conséquence de nous interdire de penser. Car que vaut une pensée que le doute n’irrigue pas ?