Biscuits et «bis repetita»

On sait désormais scientifiquement que des «lignes de fractures apparaissent sur les biscuits quelques heures après la cuisson.
Ainsi, lorsque le gà¢teau refroidit, l’humidité qui se dépose au centre
du biscuit entraîne une contraction. Il résulte de ces forces
contraires des petites fissures qui fragilisent le gà¢teau».

On trouve de tout dans un journal tenu par un écrivain. Mais lorsque l’auteur s’appelle André Gide et qu’il écrit ses impressions à partir d’une ville qui vous est familière, la curiosité d’en savoir plus est doublée du plaisir d’en lire davantage. Ce n’est pas le moindre mérite du journal de Gide où il écrit sous forme d’interrogation – dans les années quarante à Fès – cette belle phrase qui allie histoire naturelle et poésie : «Qui donc oserait soutenir que le papillon est le même être que la chenille, si le fait de la métamorphose ne s’était produit qu’une fois ?» Pêcher une telle perle dans le journal d’un écrivain est une des récompenses qu’accorde la lecture aléatoire. Celle qui permet justement de papillonner entre les phrases. Comment dès lors présager de l’avenir d’un papillon dans son cocon ? Peut-être dans la lecture de la mémoire génétique du ver à soie et dans sa capacité à se répéter. D’où l’importance de la répétition dans l’histoire naturelle comme dans l’histoire tout court. Bis repetita placent (les choses répétées plaisent) comme on dit en latin dans les pages roses du Larousse. Eloge de la répétition. Voilà un bon sujet de bac comme au bon vieux temps de l’enseignement de qualité.

Vous pensez bien que cet incipit, que d’aucuns trouveront de par trop intello chiant, est destiné à justifier l’usage de la répétition d’un thème qui revient par intermittence dans cette chronique. J’ai par un passé plus ou moins récent «chroniqué» sur une denrée qui ne fait pas de bruit : les biscuits. Souvent pour en dire du bien tant cette friandise simple, douce et innocente a le goût de l’enfance et de la nostalgie. Mais voilà que l’on en parle dans la rubrique des faits divers ou presque. Une publicité pour une marque de biscuit est interdite d’antenne par le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle, en France, parce qu’elle «contient des scènes donnant aux mineurs un mauvais exemple de la manière de se comporter vis-à-vis de leurs professeurs». C’est ce que notifie le CSCA, entre autres griefs, dans sa décision, tout en invitant les diffuseurs à zapper cette pub. Le conseil est dans son rôle et, entre nous, la pub est nulle et son humour de potache d’ados pleins d’acné est inspiré d’une blague qui circulait dans les cours de récré des collèges et lycées marocains.

La famille du biscuit est sous le choc. Et lorsqu’on sait la fragilité d’une telle denrée, on devine un moral en miettes. Pour rappel, on sait qu’une étude scientifique menée par une équipe de physiciens avait percé le mystère des biscuits brisés à l’ouverture du paquet. Longtemps on a mis cette anomalie sur le dos de l’épicier. On sait désormais scientifiquement que des «lignes de fractures apparaissent sur les biscuits quelques heures après la cuisson. Ainsi, lorsque le gâteau refroidit, l’humidité qui se dépose au centre du biscuit entraîne une contraction. Il résulte de ces forces contraires des petites fissures qui fragilisent le gâteau». Pour plus de détails, je vous renvoie à la recherche publiée dans la revue Mesures, Sciences et Technologie sous ce titre appétissant et romanesque : «Une nouvelle application de l’inféométrie dans la mesure de la répartition des pressions dans les biscuits demi secs». Nous avons déjà tartiné une chronique sur le thème du biscuit brisé avant que l’affaire de la pub n’éclate à la télé. Comme quoi, ce ne sont pas les chroniqueurs qui se répètent, mais bien ces fils de pub qui font leur beurre sur le dos des ados et celui du corps enseignant. Mais, contrairement à la théorie du papillon de Gide citée au début, ce n’est pas parce qu’ils se répètent qu’ils font l’histoire. C’est plus bêtement parce qu’ils n’ont pas de mémoire et ne savent pas raconter une histoire.

Pour convaincre, une publicité doit raconter une histoire, s’inscrire dans un récit. Ainsi, le message est d’autant plus facile à faire passer quand on y met du talent et du cœur portés par un imaginaire et de la culture. La publicité est aussi un art, sauf que là, on ne sait pas si c’est de l’art ou du cochon. Mais positivons, car tout cela n’est pas bien grave. Ce n’est pas parce que des élèves regardent une pub mal bidouillée qui ridiculise le prof qu’ils vont imiter son protagoniste. D’autant que les jeunes sont les premiers à tourner les mauvaises pub en dérision dans la rue comme via internet. Maintenant, ce ne sont pas seulement les pub sur les biscuits qu’il faut contrôler, mais aussi la qualité et la teneur des produits qui composent ces denrées telles que les graisses d’hydrogénées d’origine végétale ou ce qu’on appelle les «acides gras trans» qui sont de plus en plus utilisés dans les confiseries, les biscuits sucrés, les viennoiseries et les pâtisseries industrielles en général. Mais ça c’est une affaire qui prouve qu’il n’y a pas que les publicitaires mal inspirés qui s’engraissent et se paient sur le dos de la bête.