Bien rire et comprendre

Ceux qui ont appris le français par hasard ou -j’allais dire sur le tas, mais il n’y avait pas de tas- à  partir de rien, c’est-à -dire cette génération qui a grandi à  la vas-y comme je te pousse, ont peut-être en mémoire ce manuel intitulé «Bien lire et comprendre». Avec le recul, je trouve que le titre, que l’on trouvait gnangnan à  l’époque, est excellent car il nous conseille de bien lire d’abord pour comprendre.

Que peut-on dire aujourd’hui sur le rire ou l’humour en général sinon des banalités ? De tout temps et bien avant le philosophe Henri Bergson -auteur d’un essai sur le sujet et dont le titre est tout simplement Le Rire-, des penseurs et des chercheurs se sont penchés sur cette expression humaine, trop humaine. Rabelais disait déjà  que le rire est le propre de l’homme. Pourtant, à la question pourquoi rit-on, il n’y a pas qu’une seule réponse mais autant que d’interrogations. C’est la preuve alors que le sujet est grave, sinon sérieux et donc loin d’être drôle. On voit d’ici la réaction de certains : c’est de la philosophie. Vous avez peut-être remarqué que lors de certaines discussions, dès que l’on aborde un sujet par une question et que celle-ci en suscite une autre, vous avez toujours quelqu’un pour jeter une grosse pierre au beau milieu de le conversation : «Ouais, mais c’est de la philo ça !». 
Dans ce cas, les enfants qui répondent à vos pénibles tentatives d’explications par d’autres questions  sont des philosophes. Et le gars avec sa «pierre philosophale» est certainement un abruti. 

A la une du journal Le Monde (du 30 octobre dernier), et au beau milieu de la page, on pouvait lire ce titre sous forme de question : «Pourquoi rire ?». C’était d’autant plus réconfortant que ce titre se trouve engoncé entre deux autres sujets : «Terrorisme : coopération franco-américaine renforcée»  et «Obama : les raisons du désarroi». C’est aussi le rôle d’un journal de ne pas donner à lire que les choses qui scient le moral, et, ma foi, la question sur le rire est ici bien «vendue». C’est une pratique, soit dit en passant, que la presse plantée à la manière de chez nous devrait inaugurer au plus vite pour cause de sinistrose chronique.

Alors ce titre sur le rire ? C’est en fait un avant-goût du prochain Forum Le Mans-Le Monde, des rencontres thématiques périodiques, consacré cette fois-ci au rire et qui se déroulera dans la ville mentionnée, du 12 au 14 novembre prochain. Ces rencontres réuniront écrivains, philosophes, comédiens, journalistes et aussi, tout de même, des humoristes. Parmi les intervenants, Denis Podalydès, comédien, écrivain et metteur en scène de théâtre en plus d’être sociétaire de la Comédie française. Il annonce en connaissance de cause: «On n’écrit pas une comédie dans le but de faire rire. On écrit une comédie, et elle fait rire, quand elle y parvient. On ne peut vouloir être drôle, se décaler comique. Très peu de choses me font rire, très peu de monde aussi. Et soudain, quelqu’un, quelque chose provoque mon hilarité». Quant aux rapports entre la philosophie et le rire, l’humoriste François Rollin les résume ainsi : «La philosophie consiste à regarder d’un peu plus près ; l’humour d’un peu plus loin, de façon à adopter un point de vue différent. Lorsque le philosophe n’est pas capable d’un peu d’humour, il est juste un donneur de leçons. Symétriquement, quand l’humoriste ne réfléchit pas à l’avenir de l’homme et aux choses de son temps il se contente d’être un amuseur de fin de banquet. Les deux disciplines ont, à cet égard, partie liée».

On peut donc penser le rire sans pour autant être rebutant ; on peut lui donner un sens et c’est en cela que le rire est libérateur. Dario Fo, clown, dramaturge et philosophe disait : «Le rire libère l’homme de la peur. Tout obscurantisme, tout système de dictature est fondé sur la peur. Alors rions !». Un autre penseur et non des moindres, E. M. Cioran, écrivait déjà dans les années d’après-guerre : «Quelques années encore, et le rire, réservé aux initiés, sera aussi impraticable que l’extase». Et par ces temps troubles et désordonnés, on devrait se hâter de rire un peu de tout, mais pas avec n’importe qui, comme le conseillait Pierre Desproges.
Concluons par une séquence nostalgie et l’évocation du titre d’un manuel scolaire des années soixante. Ceux qui ont appris le français par hasard ou -j’allais dire sur le tas, mais il n’y avait pas de tas- à partir de rien, c’est-à-dire cette génération qui a grandi à  la vas-y comme je te pousse, ont peut-être en mémoire ce manuel intitulé «Bien lire et comprendre». Avec le recul, je trouve que le titre, que l’on trouvait gnangnan à l’époque, est  excellent car il nous conseille de bien lire d’abord pour comprendre. Car qu’est-ce que lire sinon lire et essayer de comprendre le monde tel qu’il est ? On devrait aujourd’hui éditer et distribuer un autre manuel avec ce titre : «Bien rire et comprendre».