Bien lire et comprendre

La paresse bien gérée et assimilée
est un art qui exige
un peu d’humilité et beaucoup
de relativité. Il s’acquiert dans
les livres et toutes les lectures
quelles qu’elles soient mais
que l’on entreprend pour
le seul plaisir.

Lire, c’est tout lire. Lire tout. Tous ceux qui vous diront que lire c’est choisir un peu ne sont pas des lecteurs mais des électeurs. «Lire un livre sous un arbre en double le plaisir, disait Jean Chalon. On ne sait plus si on tourne les pages ou si on feuillette l’arbre».
Cela fait du bien de reprendre une chronique post-vacances avec un sujet qui fleure encore son résiduel de farniente et de léthargie estivale. Une sorte de rab de repos douillet ; un moment de douceur dans un monde brut de travail qui a congédié la paresse pour cause d’incompatibilité d’humour ou d’amour. Mais, attention ! la lecture de tout ce qui vous tombe entre les mains ne fait pas partie de ce monde d’efficacité improbable. Il faut lire utile disent-ils. Lire utile pendant les vacances, c’est assurément repousser ces dernières aux calendes grecques. Qui ne connaît pas un ami ou un proche qui entasse des livres pour les vacances et se promet de lire quelques bouquins solides qui serviront à bétonner son savoir professionnel ? Cet excédent de bagage livresque servira tout au plus, sur les plages surpeuplées, d’oreiller à un vacancier qui n’est jamais parti car il bosse toujours dans sa tête. Le travail est une seconde nature et la lecture utilitaire est comme la bagnole du même qualificatif : elle roule au compteur. Mais lorsqu’on aime lire on ne se met pas à compter. On se laisse raconter des histoires qui ne serviront pas au bureau.
Vous avez aussi les estivants ambitieux qui se promettent une fois par an de s’attaquer aux gros morceaux de la littérature long cours : entamer la Recherche de Proust, finir les Rougon-Macquart de Zola. Ce type de projet est souvent échangé contre la lecture évasive et intermittente d’un vieux polar abandonné par les anciens locataires de la maison louée pour les vacances. Lire pour passer le temps n’est-il pas déjà avouer que l’on se fait barber pendant les vacances ? C’est du reste pour cela qu’il existe une littérature pour ce type de lecteurs. Format et couverture sont adaptés à ces forçats de la lecture : ouvrages dodus imprimés en gros caractères avec le nom de l’auteur plus gros que le titre et le tout emballé dans une jaquette waterproof aux couleurs fluorescentes. On peut s’en servir au besoin comme oreiller sur le sable ou pour caler un frigo bancal dans la maison de location.
L’été, toute bonne résolution de lecture en plein air ou à l’abri d’un parasol est une pure vanité qui s’évapore comme une glace à la vanille sous la canicule. Quant à la lecture utile et obsessionnelle de ceux qui ne se reposent jamais, elle relève d’un cas clinique du bougisme professionnel et du nombrilisme de ces bipèdes qui pensent être indispensables à la rotation de la terre. Il faut avouer aussi que la paresse bien gérée et assimilée est un art qui exige un peu d’humilité et beaucoup de relativité. Il s’acquiert dans les livres et toutes les lectures quelles qu’elles soient mais que l’on entreprend pour le seul plaisir.
Restons dans la culture et la paresse pour parler d’un article paru le 26 août dans la page culturelle du Matin du Sahara, un quotidien qui ne prend jamais de vacances. Et pour cause ! une journée sans Matin, ça ne ressemble à rien. Mais là n’est pas le propos car, dans l’article sus-mentionné, il s’agit des cafés de Casablanca fréquentés par les artistes. Le sujet est intéressant mais le titre relève de la rubrique des «chiens écrasés». Jugez vous-même : «Cafés d’artistes ou artistes de cafés : la routine mortelle de la création». L’accroche ou «le chapeau», comme on dit dans le jargon de la presse, n’est pas banal et relève du questionnaire de Jean-Pierre Foucault : «Que représente un café pour un artiste ? Est-ce une habitude ? Un passe-temps ? Une nécessité ? Qui peut trancher si ce n’est l’artiste lui-même qui dévoile un magma de secrets de tout genre?» Le corps de l’article quant à lui est un «micro-trottoir» dans certains cafés de Casa, au cours duquel des artistes se lamentent comme d’habitude sur leur sort. Le seul secret dans cette affaire est le nom des artistes qui sont désignés uniquement par des initiales alors que la plupart d’entre eux se plaignent, justement, du manque de médiatisation et reprochent aux journalistes de les ignorer. Amusant, non? Mais comme on ne sait rien de l’identité et des prestations artistiques de ces créateurs tourmentés et que l’on ne sait pas non plus si les propos étaient tenus au comptoir ou sur la terrasse, on va faire comme si on n’avait rien lu. Pour conclure et à propos de comptoir et de café, on vous livre cette citation qui n’est pas anonyme puisqu’elle émane de Balzac : «Le comptoir d’un café est le parlement du peuple.»