Bien joué Monsieur le Ministre !

le Royaume du Maroc suspend unilatéralement toutes les conventions d’entraide judiciaire conclues avec la France…, jusqu’à  nouvel ordre, en attendant d’éclaircir certains points.

Bien joué M. le ministre ! En langue française, cela s’appelle «la réponse du berger à la bergère», ou comment avoir le mot de la fin. Rappel succinct des faits, concernant la tension actuelle entre le Maroc et la France. Tout commence par la tentative, maladroite, de la police française de vouloir remettre une convocation judiciaire à un haut responsable sécuritaire marocain, en visite en France, en compagnie d’ailleurs du ministre marocain de l’intérieur.

Une plainte pour «actes de torture» aurait été déposée par une obscure ONG, et il n’en faut pas plus pour que les vieux démons resurgissent, manipulés par les ennemis du Royaume, depuis longtemps identifiés. Cette tentative est d’autant plus déplacée, par le fait que l’actuel ambassadeur du Maroc à Paris est lui-même un ancien ministre de l’intérieur, au cerveau bien fait, après un passage par Polytechnique, Ponts et Chaussées… et le M.IT, excusez du peu.

Autant dire que voir sept policiers français toquer à sa porte, à la porte de la résidence officielle de l’ambassadeur, l’a pour le moins irrité, agacé, en un mot énervé…, et c’est pourtant un Monsieur tout ce qu’il y a de placide, réservé, affable et courtois. Le gouvernement marocain a donc officiellement protesté contre ce manquement aux usages diplomatiques, et à la violation des conventions existant entre les deux pays. Mais la France, grande puissance, n’a que faire de ce genre de protestations. Et dans la foulée, comme pour illustrer cette désinvolture française, on apprend que des termes pour le moins désobligeants pour le Royaume auraient été tenus par un diplomate français de haut rang. Nouvelles protestations outrées marocaines, démentis,  dénégations et cafouillages côté français : non, il n’a rien dit ; et d’abord ce n’est même pas lui, et ensuite rétropédalage, éloge des rapports excellents liant les deux pays. Bref, le signe d’une diplomatie française bien embêtée, empêtrée dans une polémique dont elle aurait volontiers fait l’économie. Mais, en général, dans ce genre de tensions étatiques, c’est souvent le pot de terre contre le pot de fer. Certains pays sont plus puissants que d’autres et bien des couleuvres sont avalées au nom du principe de la realpolitik.

Et c’est là qu’intervient le bon Mustapha Ramid, ministre de la justice et des libertés, qui annonce benoîtement (certainement en concertation avec les Autorités supérieures du pays), que suite à certains dysfonctionnements (il pensait à l’affaire des convocations à Paris, officiellement), le Royaume du Maroc suspendait unilatéralement toutes les conventions d’entraide judiciaire conclues avec la France…, jusqu’à nouvel ordre, en attendant d’éclaircir certains points. Décision anodine? Simple effet d’annonce ? Point du tout, et les spécialistes du droit apprécient la manœuvre, toute en finesse. Ainsi donc, bafoué dans son honneur, le Maroc veut réagir, montrer sa colère.

Que faire ? Ne plus acheter Renault ou Peugeot ? Ne plus envoyer d’enfants étudier à Paris, Nantes ou Strasbourg ? Boycotter tout ce qui vient du pays des Gaulois ? Décisions impensables pour diverses raisons. Alors ? Rompre les relations diplomatiques ? Idem : le Royaume est un état responsable, et ses dirigeants, tout en voulant montrer leur courroux, n’entendent pas laisser les événements déraper…, en démontrant toutefois leur capacité. Fini donc, pour quelque temps, les échanges de magistrats, dans le cadre des formations continues, les partages d’informations sensibles, la coopération entres polices scientifique et judiciaire. Tout est suspendu, mais aussi et surtout les transferts de détenus, qui sont la pierre angulaire de ces conventions.

En bref, d’après ces conventions d’entraide judiciaire, il est convenu que les détenus qui en feraient la demande, purgeaient leur peine dans leurs pays respectifs ; ainsi un Français condamné à cinq ans de prison ferme (ou plus ou moins) pour, par exemple, malversation, escroquerie (ou autre), pourrait être transféré dans une prison française pour l’exécution du jugement. Nul besoin de faire un dessin : les prisons françaises sont plus confortables que les nôtres, et en général la quasi-totalité des Français condamnés au Maroc (près d’une centaine) demandent leur transfert en France, où ils sont proches de leurs familles, dans un environnement culturel et religieux conforme à leur nationalité.

Terminé dorénavant ces facilités, et ce sont plusieurs milliers de parents, amis, familles, épouses ou enfants français qui vont en pâtir, et partant, faire pression sur leur gouvernement pour mettre un terme à cette brouille malvenue. C’est de la haute politique, rondement menée et fort efficace, comme on le verra bientôt !