Bien écrire et comprendre

Et dire qu’à l’origine de l’invention de l’écriture il y avait d’abord le besoin de faire l’inventaire des biens. Un besoin élémentaire et donc alimentaire.

C’est alors que pour des raisons commerciales, de transactions et d’administration, selon les historiens de l’écriture, que des pictogrammes, sorte de dessins simplifiés, ont été inventés par des peuples épars en Mésopotamie et en Egypte, 3 300 ans avant J.C. L’écriture était alors un moyen d’échanger des vivres et des biens entre ceux qui en disposaient, c’est-à-dire des castes de propriétaires, des commerçants et des gens du pouvoir. Mais seuls quelques scribes, au service de leurs maîtres, lesquels étaient totalement illettrés, en maîtrisaient les codes et les secrets. Puis, et peu à peu, l’écriture est devenue un moyen de communication pour dire et pour décrire le monde. Et bien sûr, ce sont les religions, puis les créateurs et les savants, qui en feront un plus grand et vaste usage à travers les âges. Des mythes et des légendes, des idées et des savoirs ont été inscrits sur la pierre, l’argile, le papyrus et le papier et ont traversé l’histoire de l’humanité. Plusieurs alphabets, plus ou moins complexes, ont été inventés par des peuples aux différentes cultures et croyances, et dans diverses contrées de par le monde.

Cette formidable et universelle fabrique des signes, dont l’histoire est longue de quelques millénaires, a produit aussi les premières lettres de l’écriture arabe. Née d’autres idiomes étranges et de certains pictogrammes étrangers tous façonnées en Mésopotamie, elle est arrivée à nous un matin dès l’aube dans le clair-obscur d’un m’sid (école coranique) glacial au bout d’une impasse dans la rue étroite en forme d’impasse qui m’a vu naître. Je parle ici d’une génération qui a connu le frissonnement du corps pincé par le froid du petit matin devant une planchette polie et enduite de terre d’argile ou passée à la cire pour mieux fixer l’écriture. Le déchiffrage de cette langue non parlée à la maison, sans passer par l’apprentissage des lettres de son alphabet, est une épreuve ineffable. Le souvenir qui m’en reste aujourd’hui relève de ces rêves qui s’effacent dès le réveil et dont on ne garde que de vacillantes réminiscences. Plongés au cœur d’une langue autre que celle dont on usait dehors, le visuel de sa calligraphie comptait plus pour nous que le sens des mots. Pourtant, le son de ses mots et leur phonétique que nous nous efforcions de répéter après un maître barbu et bourru (F’qih) résonnaient familièrement dans nos oreilles. Il s’en dégageait un vague écho des bribes de versets du Coran entendus lors de funérailles, les longs et langoureux hululements du muezzin perchés sur son minaret. Ou encore évoquait les psalmodies entendues lorsque nous traversions le cimetière au pied des hautes murailles pendant qu’un groupe de «tolba», encapuchonné dans des jellaba en grosse laine, récitait des sourates coraniques sur une tombe devant la famille éplorée du défunt.

C’est une fois inscrit, assez tardivement, à l’école gratuite mais non obligatoire à l’époque, que l’instituteur de la langue arabe va mettre un peu d’ordre dans notre apprentissage, justement, de l’ordre alphabétique de l’écriture arabe. Munis, cette fois, d’une vraie plume que l’on trempait dans un vrai encrier en porcelaine blanche, nous nous adonnions à cette calligraphie dont les plus doués en faisaient tout un art fait d’arabesques sinueuses. Mais voilà qu’une autre langue, tout aussi étrange mais complètement étrangère celle-là, fait irruption. Encore moins parlée que l’arabe coranique, et jamais écrite ni même vue dans le quartier, le français sera notre troisième langue, après la langue maternelle (la darija) et l’arabe dit classique, voire coranique. On changea d’instituteur et de plume, sans changer d’encrier, et nous voilà devant une «madame» aux joues cramoisies, à cause d’un été qui traînait encore son souffle caniculaire pendant le mois d’octobre. Monologuant, sur un ton que l’on supposait enjoué, elle débitait une longue chanson douce dans une langue bizarre où les «r», fréquents, roulaient différemment. Quant au sens de l’écriture, il deviendra un sens interdit par rapport à l’écriture en arabe : de gauche à droite quand l’autre est à l’inverse. Autant dire une hérésie. Etonnés, nous allons circuler vertigineusement entre deux langues tout aussi étranges pour nous autres enfants des rues étroites. Sauvés du «m’sid», des planchettes et du ««qalam» (plume taillée dans un roseau.), nous l’avions échangé contre une plume en fer à grosse tête réservée à l’arabe et une autre, plus fine, utilisée pour faire des pleins et des déliés de la langue de Molière. Aujourd’hui, en cette ère du tout-numérique, ceux qui ont eu à écrire et à lire sur une planchette coranique croisent ceux-là qui pratiquent l’exercice sur des tablettes électroniques. Et déjà une autre langue portée par d’autres signes et d’autres pictogrammes est en train de naître, de croître et de se répandre. Mais demain qui écrira encore à la main ? Ailleurs, en Occident, on parle déjà de désapprentissage de l’écrit dans les écoles et les universités, de sorte que même les jeunes instituteurs prennent des cours d’écriture à la main. A ce train, et comme dans les temps anciens, seuls quelques rares scribes sauront tracer des signes à la main pour communiquer et transmettre. Et dire que depuis la naissance de l’homme sur Terre, il a fallu des millions d’années à l’humanité avant que l’écriture à la main ne soit inventée il y a seulement 5 000 ans. En moins de vingt ans, la voilà en voie de disparition. Pour nous rassurer, il nous reste peut-être tout ce qui a été déjà écrit, car «lire, écrivait Italo Calvino, c’est aller à la rencontre de ce qui va exister».