Beauvoir, une pensée à  revisiter

«‘‘La vraie femme » est un produit artificiel que
la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait
des castrats ; ses prétendus instincts de coquetterie,
de docilité lui sont insufflés comme
à  l’homme l’orgueil phallique».
Simone de Beauvoir

Le féminisme et la littérature française ont célébré ce 9 janvier le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, l’auteur du livre phare, Le deuxième sexe, qui bouleversa l’existence de générations de femmes à  travers le monde. Vingt ans avant que le mouvement de libération de la femme ne s’enclenche en France, celle qui fut par ailleurs la compagne du philosophe Jean-Paul Sartre déclara la guerre au patriarcat tant à  travers ses écrits que par ses faits et gestes. Quand il parut en 1949, Le deuxième sexe créa un scandale indescriptible. Choquant les bonnes âmes à  droite comme à  gauche, il fit dire à  Albert Camus qu’il «déshonorait le mâle français». Mais dès la première semaine, 22 000 exemplaires en étaient vendus et les femmes à  qui il décillait le regard sur la nature de leur condition y puisèrent un courage nouveau pour remettre en question le statut qui leur était fait dans un monde construit par et pour les hommes. Toute la philosophie du livre peut se résumer dans cette petite phrase devenue, depuis, slogan: «On ne naà®t pas femme, on le devient». Simone de Beauvoir élabore à  travers cet ouvrage la première théorisation du concept de femme en tant que construction culturelle. S’attaquant sans ménagement à  la conception traditionnelle qui enferme chacun des sexes dans des rôles donnés sous prétexte de l’existence d’une nature «féminine» et d’une nature «masculine», Castor, comme la surnommaient ses amis, prône l’égalité des hommes et des femmes à  partir d’une perception universaliste des genres. On peut lire ainsi sous sa plume que «Â‘‘la vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats; ses prétendus instincts de coquetterie, de docilité lui sont insufflés comme à  l’homme l’orgueil phallique». Dans ce que la société définit comme «valeurs féminines», Simone de Beauvoir ne voit qu’acquis culturel, et non, comme on s’est toujours plu à  l’affirmer, une dimension relevant de l’inné.

Depuis, son approche a fait l’objet de nombreuses critiques dans le camp même des femmes en raison de sa négation de la différence des genres mais son Å“uvre n’en demeure pas moins d’une étonnante actualité. L’écrivain et son Å“uvre enflamment encore à  ce jour le débat entre partisans et détracteurs.

Cependant, peut-être plus même que ses écrits, c’est son farouche engagement à  construire sa vie au mépris de toutes les conventions qui a profondément marqué les esprits. En ce début du siècle qui a vu naà®tre Simone de Beauvoir, la destinée des femmes se limite à  être fille, épouse et mère. En dehors du cadre familial, point de salut pour elles. Or, Melle de Beauvoir, jeune bourgeoise désargentée, n’a que faire de ce destin. En bonne existentialiste, elle considère la famille comme le cÅ“ur de l’oppression. Sa vie, elle entend la mener selon ses propres désirs et aspirations. Elle veut exister par elle-même et non par le regard de l’autre. S’exprimer avec sa propre voix et non plus avec celle de son père ou de sa mère. Dire «je» dans l’affirmation pleine et totale de son individualité. Voilà  qui, cent ans après, continue à  parler aux femmes, toutes origines confondues. En un temps o๠la question féminine dans notre société est régulièrement instrumentalisée, témoignant par là  de sa dimension centrale, il n’est pas inintéressant, pour nous autres Marocaines, de revisiter la pensée de cette pasionaria qui, au nom d’une passion illimitée pour la liberté, tordit le coup aux tabous. C’était, ne l’oublions pas, il y a cent ans. D’o๠ce constat: partout o๠la condition féminine a avancé, ce fut grâce à  l’existence de pionnières qui n’hésitèrent pas à  attirer l’opprobre sur elles par leur remise en question des normes patriarcales. Qu’elles soient de tradition judéo-chrétienne ou musulmane, les sociétés, pour ce qui est de la femme, ne diffèrent guère quant au fond. La différence réside dans la capacité à  enfanter des Simone de Beauvoir et à  faire lever le levain de la fronde. Ce levain-là  nécessite du courage, de la détermination et de la ténacité. Des siècles de patriarcat ne se balaient pas d’un revers de la main. Quel qu’en soit le prix – car la liberté n’a pas de prix -, il faut oser. Oser être. Pour soi et pour les générations à  venir.