Barthes à  Rabat

«Juin 1969, la faculté des Lettres de Rabat est en émoi : les enseignants viennent d’apprendre la venue prochaine, à la rentrée, de Roland Barthes, invité à leur insu.» Ainsi commence le chapitre intitulé Le séjour à Rabat de la biographie que Jean-Louis Calvet avait consacrée à Barthes en 1990 et publiée chez Flammarion. Si j’ai exhumé cet ouvrage qui date déjà, c’est que peu de choses ont été écrites sur le passage d’un des plus grands analystes et décodeurs de la littérature. Seuls quelques vagues souvenirs de tel ou tel intellectuel ou journaliste de l’époque évoquent évasivement le séjour à Rabat de Barthes, qui n’aura duré qu’une saison universitaire.

Jean-Louis Calvet lui-même reconnaît, dans la dizaine de pages de sa biographie réservée à cet épisode, que ce séjour fut des plus étranges et sema confusions et malentendus au sein des la faculté, notamment parmi les coopérants français. Quant aux étudiants, plutôt de gauche et prolongeant le «Mai 68» à la marocaine, la présence d’une vedette du landerneau intellectuel français ne les impressionna pas plus que cela.

Barthes passa son séjour à s’ennuyer, selon Calvet, entre des cours de littérature et des dîners au restaurant ou chez des coopérants. Parmi les autochtones, il connaissait et estimait deux étudiants marocains en fin d’année, Abdallah Bounfour et Zeggaf. En dix pages, on apprend que Barthes, fuyant le bruit et la fureur de l’après-Mai 68 en France, ne se montrait ni enthousiaste ni bavard parmi les coopérants, dont certains se confondaient dans l’admiration pendant que d’autres se donnaient toutes les peines du monde pour paraître intelligents en présence du maître.

A la fin de l’année universitaire, Barthes retourna à Paris et, de son fait, le contrat qui le liait à la faculté dans le cadre de la coopération fut rompu. Bref, il ne devait probablement garder comme souvenirs joyeusement précis de ce séjour que les escapades en solitaire qui expliquaient la face cachée de l’auteur des Fragments d’un discours amoureux.

Sur le plan politique, Barthes n’a pas toujours été en phase avec le mouvement estudiantin et celui des idées de l’époque. A ce sujet, Calvet précise : «Chaque fois que, sollicité par les étudiants, il donne son avis sur la situation politique au Maroc, il exprime des positions qui se rapprochent plutôt de celle du parti de l’Istiqlal, alors que ses interlocuteurs se réclament, eux, du maoïsme.»

On sait que Barthes allait revenir à Rabat, quelques années plus tard, à la faveur d’un séminaire et à l’invitation de l’ancien étudiant, Abdallah Bounfour, nommé, depuis, chef du département de littérature de la faculté des lettres. En ce temps-là, le discours sur la littérature, adossé aux analyses les plus échevelées mêlant sémiologie, sémiotique et structuralisme, exerçait la dictature théoricienne. Le dogme dur du discours sur la littérature tenait le haut du pavé et avait supplanté celui des marxistes-léninistes pour la plupart embastillés à la prison centrale de Kénitra.

On garde de ce séjour quelques coupures de presse, un ou deux entretiens, dont celui publié dans le supplément culturel de L’Opinion dirigé alors conjointement par Abdallah Memmes et Abdallah Bensmaïn.

Voilà donc, résumé en dix pages, le séjour de Roland Barthes à Rabat. Ce n’est pas mal déjà pour un ouvrage consacré à la vie et l’œuvre d’un grand auteur et analyste de la littérature. Ce retour sur cette bio est une occasion pour se remémorer, et surtout pour dire, encore une fois, combien nous manquons cruellement de témoignages sur les gens, les choses et les choses de la vie dans tous les domaines. Sachant aussi que ni des images ni des sons n’ont été sauvegardés alors qu’ils concernent un pan important de notre mémoire collective.

Le poète Abdellatif Laâbi a bien raison d’avoir lancé son cri «Halte à l’amnésie !» et de se demander : «A quand un institut de la mémoire culturelle contemporaine ? Un organisme qui pourrait être un premier jalon sur le chemin de la reconquête de notre histoire.» C’était il y a plus d’un an, sur une double page de l’hebdo TelQuel. Les poètes ont toujours raison, dit-on. Mais qui écoute encore les poètes ? On sait qu’un autre poète, Saint-John Perse, se demandait déjà et il y a longtemps : «Mais qu’est-ce là, oh ! qu’est-ce, en toute chose, qui soudain fait défaut ?»