Bagdad 1988, année zéro

aujourd’hui, l’effondrement de l’etat de l’irak, si tant est qu’il en fut un, laisse le pays ouvert sur toutes les aventures que l’on peut imaginer et la population abandonnée à  son triste sort

Il y a des pays qui disparaissent comme ça dans la confusion du monde et l’Irak en est un cas des plus tragiques. Aujourd’hui, l’effondrement de son Etat, si tant est qu’il en fut un, laisse le pays ouvert sur toutes les aventures que l’on peut imaginer et la population abandonnée à son triste sort. En trente-quatre ans, soit l’âge d’un homme ou d’une femme adulte, ce pays n’aura connu que la tragédie et les malheurs. En 1979, Saddam Hussein accède au pouvoir en Irak et à la tête de sa machine de guerre politique interne et externe, le parti Baâth. Ce dernier va infiltrer la société comme un virus chargé d’inoculer la peur, la terreur et la parano. Tout le corps de l’Etat est au service d’une personne, le raïs, et les forces de sécurité qui se comptent par milliers sont chargées de surveiller tout le monde, voire de s’auto-surveiller dans une atmosphère générale de suspicion permanente qui dépasse celle que George Orwell décrit dans sa terrifiante dystopie, 1984.

Bagdad 1988. Le ministère irakien de la culture organise le Festival du théâtre arabe alors que la guerre l’entre Irak et l’Iran battait son plein. Les troupes invitées sont installées dans les deux plus grands hôtels de la capitale. Elles représentent plusieurs pays arabes sauf ceux avec lesquels Saddam avait des différends, notamment la Syrie, déjà à l’époque et en fait depuis toujours, car le parti Bâath s’est scindé en deux dès sa création et les deux régimes se disputaient le leadership. Dans le brouhaha du hall d’un grand hôtel, on remarque l’absence  d’invités non arabes, sauf deux ou trois européens dont le directeur d’un théâtre parisien. Ce dernier semblait complètement perdu au milieu de la troupe yéménite assez bruyante et dont les membres arboraient leurs costumes traditionnels fait d’un pagne pour les hommes et de séroual (pantalon) pour les femmes. Il essaya en vain d’entrer en conversation avec les comédiens du Yémen, en français d’abord, puis en anglais. Soudain, un invité marocain se mit à se moquer en français : «Eh les gars, vous avez vu ça ? La troupe yéménite est déjà en costume de scène. A moins que les comédiens ne se déguisent en européens». Là, le Français sursauta et se jeta à son cou en criant : «Merci Seigneur, enfin des Français». Nous rectifiâmes rapidement en déclinant notre nationalité, mais il n’en resta pas moins suspendu au cou de notre compatriote boute en train. «Mais ça ne fait rien mes amis, dit-il, là au moins je vais pouvoir parler, souffler, m’exprimer, nom de Dieu ! Vous savez, je suis venu avant tout le monde, il y a une semaine déjà. Et ni à l’hôtel, ni nulle part je n’ai pu converser. On vient  me chercher chaque matin pour des visites en ville et chaque fois on me conduit sur la tombe du Soldat inconnu et au musée de Saddam où je me suis tapé toutes les statues du raïs, tous les souvenirs de son enfance à Takrit. Au début, je leur demandais de me faire visiter la médina, enfin un peu comme chez vous au Maroc quoi, un endroit où je peux voir des gens, boire un café ailleurs qu’ici à l’hôtel. C’est pas compliqué nom d’un chien ! Pourtant je leur dis ça dans toutes les langues que je peux, sauf l’arabe, il est vrai, dont je ne connais que le mot «médina». Mais rien à faire, je n’ai eu droit qu’aux statues, au musée de Saddam et à des vestiges d’avions iraniens et autres photos de guerre».

En effet, la guerre avait déjà fait des millions de victimes de part et d’autre, des quartiers entiers de Bagdad étaient en ruine. Pour camoufler tout signe de guerre, les cars qui transportaient les troupes et leurs invités faisaient des détours pour aller au grand théâtre de la capitale où le festival réunissait une partie des membres de la nomenklatura du Baâth, tous en uniforme vert olive et pistolets aux hanches, dont le ministre de la culture. L’ambiance n’avait rien de festif et sur toute la ville régnait un étrange climat où l’on essayait de cacher aux visiteurs une guerre sans merci. Plus étrange encore, de l’autre côté du front, dans le camp adverse, les raids sur Bagdad avaient cessé le temps du festival. Les «accompagnateurs» culturels étaient armés et soupçonneux, les répétitions des troupes contrôlées pour éviter toute mauvaise surprise le jour de la représentation. En ville, les dégâts de la guerre et des pénuries étaient visibles dans les rues. Pas d’allumettes, pas de briquets, pas de piles. Dans un immense marché aux puces où l’on ne trouvait presque rien, des hommes d’un certain âge, fatigués et chétifs flottant dans des vêtements trop larges se tenaient debout devant des tas de livres reliés. On les sentait mal à l’aise, le regard fuyant, presque honteux d’étaler devant des étrangers tout ce bien qui a fait leur culture et, peut-être aussi, leur seul bonheur dans un pays que la joie a quitté depuis des lustres. Poètes, écrivains, intellectuels ayant échappé au front au vu de leur âge, ces hommes-là avaient survécu à toutes les guerres et les terreurs des coups d’Etat et ont donné naissance à une génération qui se noie dans le sang des rébellions et le chaos de cette tragédie des temps modernes nommée Irak.