«Yes, we can !»

Si intelligent qu’il soit, Barack Obama n’est parvenu à  ce résultat que parce qu’en amont il y a eu ce combat mené sur des décennies par les militants des droits civiques aux USA. Les choses se font quand il y a des hommes pour y croire et se battre pour leur réalisation, acceptant de n’être peut-être plus là  pour les vivre quand elles se réaliseront.

Finalement, «he could». Il a pu. Donnant corps à son slogan de campagne, «Yes, we can», Barack Obama a remporté son incroyable pari : devenir le premier président noir des USA. Rarement une élection présidentielle aura été vécue, de par le monde, avec autant de passion et d’émotion. Aux quatre coins de la planète, ils furent innombrables ceux qui passèrent toute la nuit du 4 au 5 novembre rivés à leur poste de télévision, suivant heure par heure le dépouillement des bulletins de vote.
Quant à ceux qui n’eurent pas ce courage mais étaient tout aussi impatients de connaître le résultat final, c’est avec fébrilité qu’au matin ils allèrent aux nouvelles. Et la joie a été au rendez-vous. Une joie forte, une vraie joie, de celles qu’on éprouve quand quelque chose de formidable – et d’incroyable – arrive dans votre vie. En tout cas, pour ce qui me concerne, je l’ai ressenti ainsi. Et, comme moi, des millions d’autres personnes, que cette élection pourtant ne touche pas directement, ont dû vivre cette prodigieuse victoire en tant que réel moment de bonheur. Au premier rang, bien sûr, les originaires du continent noir, continent dont était issu le père – un Kényan – de Barack Obama. «Mr Obama atteste de notre humanité», va jusqu’à écrire un quotidien kenyan. «C’est la preuve [sa victoire] que notre manque de succès ne s’explique pas parce que nos gènes nous rendent trop stupides mais parce que nous n’osons pas faire des rêves trop grands». Que les Africains noirs, avec lesquels les Noirs américains partagent en droite ligne l’histoire de l’esclavage réagissent avec une émotion intense à cette élection s’inscrit dans la logique des choses. Comme l’écrit un éditorialiste, ce qui s’est produit là, c’est «une deuxième abolition de l’esclavage». Une abolition ne relevant plus seulement de la loi mais du mental, l’accession d’un Noir à la tête du plus puissant Etat du monde provoquant «une cassure des chaînes mentales». D’où, face à un tel événement, l’incrédulité de la vieille garde des militants noirs des droits civiques, ceux qui vécurent dans leur chair le racisme blanc, de même qu’ils furent témoins de l’assassinat de leurs compagnons de lutte. «Soit mes vues sur les Blancs sont erronées, soit les Blancs ont changé, avouait l’un d’entre eux au Washington Post. Je ne peux pas m’habituer tout à fait à l’idée que j’ai tort sur les Blancs. Alors, c’est peut-être que la situation du pays est si effrayante qu’elle dépasse la question de la race.»
Malgré les sondages qui donnaient de nombreux points d’avance à Barack Obama sur son adversaire républicain, jusqu’au bout, même aux plus optimistes, cette victoire paraissait inimaginable. Jusqu’au bout, la crainte a persisté de voir, dans le secret de l’isoloir, le réflexe de race l’emporter chez l’électeur blanc moyen. Eh bien, non, cela n’a pas eu lieu. Mieux encore, Obama a obtenu pour son parti le plus fort pourcentage du vote blanc depuis Lyndon Johnson. Formidable révolution qu’en une nuit le peuple américain a offerte au monde. En une nuit, les USA ont renoué avec leurs idéaux fondateurs, se réappropriant un leadership moral perdu depuis la Seconde Guerre mondiale. En une nuit, l’Amérique a fait oublier Bush et ses huit calamiteuses années à la Maison Blanche, redevenant le pôle de la démocratie, le pays de tous les possibles.
Maintenant, l’élection de Barack Obama ne signifie pas la fin de la discrimination à l’égard des minorités. Elle ne signifie pas non plus que le nouveau président des USA, parce qu’il est noir, va changer radicalement de politique étrangère, privilégiant les intérêts du monde sur ceux de son pays. Au vu de la complexité de la situation – nationale et internationale – dont il hérite, tout le monde s’accorde à dire que, ne disposant pas de baguette magique, il ne pourra pas ne pas décevoir. Mais là n’est pas le plus important. Le plus important est dans ce que sa victoire a permis de réaliser. Le plus important en effet est d’avoir réhabilité le rêve, d’avoir rendu sa place à l’utopie. En ces temps de désabusement planétaire où on ne veut plus croire en rien, et surtout pas en l’homme, la seule foi agissante étant celle placée en Dieu par ses brebis, la prodigieuse ascension de ce fils d’un homme noir et d’une femme blanche témoigne de ce que la volonté humaine peut faire. Déplacer des montagnes, oui c’est possible, dès lors qu’on le veut, qu’on y croit et qu’on lutte dans ce sens. Tout extraordinairement intelligent qu’il soit, Barack Obama n’est parvenu à ce résultat que parce qu’en amont il y a eu ce combat mené sur des décennies par les militants des droits civiques aux USA. Les choses ne se font pas du jour au lendemain mais elles se font quand il y a des hommes pour y croire et se battre pour leur réalisation, quitte à ce qu’ils ne soient plus là pour les vivre quand elles se réalisent. C’est là la leçon essentielle à tirer de la victoire de Barack Obama. Une victoire que tous les défenseurs des droits de l’homme ne peuvent vivre qu’avec un bonheur profond et une émotion intense. Car elle leur prouve que tout est possible. Même l’impossible.