Avortement : marcher à  reculons

Au lieu d’agir en amont en instaurant des cours d’éducation sexuelle à  l’école, en multipliant les actions de prévention, en prenant acte de cette réalité qui veut que les jeunes, en dépit de tous les interdits du monde, ont des relations sexuelles hors mariage, on s’obstine à  faire l’autruche, quitte à  condamner de plus en plus de nourrissons à  atterrir dans les poubelles et, demain, à  ce que les adultes, qu’ils deviendront, soient plein de rage contre cette société qui leur aura tracé un tel destin.

Le tribunal de première instance de Meknès n’y est pas allé de main morte. Dix ans de prison, 1 MDH d’amende et une interdiction définitive d’exercer, tel a été le verdict rendu à l’encontre d’un gynécologue reconnu coupable de plusieurs avortements clandestins dans le cadre de ce qui a été qualifié par la presse de plus grand réseau jamais démantelé. Les deux assistantes du médecin de même que l’infirmier anesthésiste qui le secondait ont été condamnés respectivement à deux ans et demi et quatre de prison ferme. Dans cette affaire, les juges ont donné le maximum auquel la loi les autorisait. L’article 449 du code pénal punit en effet de 1 à 5 ans de prison l’auteur d’un avortement clandestin, le double quand il y a récidive. Nul besoin d’être fin analyste pour décoder le message d’autant que ce n’est pas la première fois que les juges ont la main aussi lourde. Il y a quelques semaines, un médecin de Fquih Bensalah prenait également dix ans pour les mêmes faits. Selon Chafik Chraïbi, le président de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), qui s’en est vivement indigné, les condamnations de médecins pour avortement se sont multipliées au cours des derniers mois, une demi-douzaine dans différentes villes ayant été recensée par l’AMLAC. Ce message, le corps médical ne peut que l’avoir parfaitement reçu. Quelle que soit la désespérance à laquelle il est confronté, il y a fort à parier qu’il n’y aura bientôt plus grand monde pour l’entendre, du moins parmi les praticiens honnêtes dont la pratique de l’avortement, pour illégale qu’elle soit, est motivée par la volonté de venir en aide aux femmes confrontées à une grossesse non désirée. Mais, pour autant, ces condamnations vont-elles faire cesser l’avortement clandestin ? Quand on sait, toujours selon l’AMLAC, qu’entre 600 et 800 sont pratiqués chaque jour, on peut en douter. Par contre, on peut s’attendre à ce que les conditions dans lesquelles celui-ci se pratique se détériorent encore plus. Comme le souligne Chafik Chraïbi : «Si l’on met tous les médecins en prison, les femmes se tourneront vers les moyens traditionnels, ce qui peut être très grave». La répression n’a jamais rien résolu, ici comme ailleurs et surtout dans une société qui marque au fer rouge les mères célibataires. Il y aura toujours des femmes prêtes à tout pour se débarrasser du fruit d’une relation illégitime, fût-ce au détriment de leur santé ou même de leur vie. Mais, en vérité, pour les juges qui prononcent ces sentences, le but n’est pas tant d’endiguer le phénomène que de punir la «fautive». Car au-delà du médecin condamné, c’est la femme considérée comme ayant «fauté» qui est visée. Si l’arrestation des médecins livre plus encore cette dernière aux faiseuses d’ange qui vont la charcuter, eh bien, ce ne sont pas ces juges qui pleureraient sur son sort. Qu’en plus de la sanction pénale (un an de prison) elle paye «sa faute» dans sa chair ne doit leur apparaître que juste punition.

Nous marchons à reculons. Quand tout autour de nous, le monde s’ouvre et progresse, nous en sommes encore à penser comme du temps de Mathusalem. C’est cela que ces condamnations de médecins tout comme les sentences prononcées récemment contre des homosexuels ou encore les durcissements des critères de la kafala pour des raisons religieuses nous disent. Alors que l’évolution des mœurs est une réalité à laquelle ni les juges ni les imams ne peuvent s’opposer, on s’obstine à vouloir arrêter et inverser le fil du temps. Mais que ces directeurs de conscience aillent donc faire un tour du côté des collèges et des lycées. Qu’ils aillent donc voir les agissements des jeunes d’aujourd’hui. Ce que les jeunes filles font de leurs corps même quand elles camouflent leur chevelure derrière un voile !

Si les avortements se comptent par centaines chaque jour, si on répertorie des dizaines d’abandons quotidiens de nourrissons, c’est bien la preuve que toute cette opération effrénée de moralisation à laquelle on assiste depuis des années ne sert strictement à rien. Il y a d’un côté la façade et de l’autre, ce qui se fait derrière ce mur de vertu que l’on érige. Au lieu d’agir en amont en instaurant des cours d’éducation sexuelle à l’école, en multipliant les actions de prévention, en prenant acte de cette réalité qui veut que les jeunes, en dépit de tous les interdits du monde, ont des relations sexuelles hors mariage, on s’obstine à faire l’autruche, quitte à condamner de plus en plus de nourrissons à atterrir dans les poubelles et, demain, à ce que les adultes, qu’ils deviendront, soient plein de rage contre cette société qui leur aura tracé un tel destin. Mais le sous-développement, c’est aussi cela, cet enfermement de la pensée dans lequel nous sommes.