Avoir vingt ans en ce temps-là… (9)

en ces temps troubles et tumultueux, tout bachelier frais émoulu était, généralement, un militant politique potentiel, un détenu en puissance ou un futur «raflé». le reste était quasiment en liberté provisoire.

Contrairement à l’histoire, la mémoire n’a pas toujours besoin de temps pour accoucher. C’est Sénèque, je crois, qui disait cela de l’histoire. En revanche, l’histoire avec une grande… hache, elle, a besoin de ceux qui en parlent en connaissance des choses. De ceux-là seuls qui ont les outils exigés pour en extraire une part de vérité et d’y découper une tranche du réel. Mais quelle vérité ? Celle des uns en vaut celle des autres. Ainsi m’est-il arrivé parfois de vérifier certains de mes souvenirs du passé avec d’anciens amis de la faculté ; ou de les confronter avec ceux de quelques confrères ayant exercé avec moi ce journalisme qui «conduit à tout à condition d’en sortir». On en a rarement gardé la même souvenance. Les premiers peut-être parce qu’ils ont emprunté, après leurs études, un itinéraire professionnel aux antipodes de leurs engagements et convictions passés; les seconds pour des raisons inverses, s’agissant de quelques-uns en tout cas. A moins que ce ne soit ma mémoire qui en ait décidé ainsi pour les uns et pour les autres. Après tout, c’est celui qui raconte qui conte. Sans jeu de mots infatué, s’il vous plaît, car il n’y a aucun mérite à cela, sinon celui de tenter de passer outre une certaine réserve toute personnelle et surmonter la procrastination et la paresse qui laissent des souvenirs se faner. Cela tient en quelque sorte de l’acte de balayer devant toutes les portes du passé. Avec les feuilles mortes ramassées on pourrait faire des petits tas afin de conjurer l’œuvre du silence pour le meilleur et pour le rire!… Mais contentons-nous d’en rire en l’occurrence.

C’est en partie ce que j’ai essayé de dire à cet ancien condisciple rencontré par hasard, près de quarante années plus tard, devant le portail du lycée Moulay Driss à Fès. (Voir épisode 2: «Vue dégagée sur la Médina de Fès») Il disait pis que pendre sur tel ancien camarade qui, une fois en charge d’importantes responsabilités, renia les engagements politiques dont il faisait grand cas lorsqu’il était étudiant. Je sentais poindre dans ses remontrances un mélange de jalousie et d’aigreur. Deux petites passions tristes qui rongent celui qui n’a pas continué ses études et resté confiné dans sa vieille ville natale, lui le «fils de» qui rêvait de «monter» à Rabat en quête de pouvoir et de gloire. Que peut-on opposer à ces vieilles rancunes tapies dans la mémoire de celui qui ne se souvient que de ce qui fait mal ? Pour dire vrai, je ne me suis nullement souvenu d’un quelconque engagement politique de  celui qu’il poursuivait de sa vindicte. Pas plus au lycée qu’à la faculté où nous avions fait un bout de ce chemin universitaire qui l’aura conduit au seuil de ces «hautes responsabilités» tant enviées par notre ancien condisciple de Fès. De plus, en ces temps troubles et tumultueux, tout bachelier frais émoulu était, généralement, un militant politique potentiel, un détenu en puissance ou un futur «raflé». Le reste était quasiment en liberté provisoire. Les temps n’étaient pas sereins. Ni pour le pouvoir, ni encore moins pour ceux qui s’y opposaient. Et pourtant il fallait vivre, étudier, réviser, tenter de réussir aux examens, se mettre en grève pour un oui ou pour un non. Souvent pour un non. S’indigner lorsque la bourse tardait à être déboursée. Mais rire aussi, beaucoup. Aimer, un peu, passionnément. Se séparer, souvent. Partir et revenir…Vivre ou survivre. Avoir vingt ans en ce temps-là n’était ni le plus bel âge de la vie, ni même le pire. C’était simplement un âge pour tous les usages…

Entre les insouciants, les «engagés», les suiveurs et ceux qui voulaient se forger une carrière de leader en tirant vers eux ceux qui suivent, nous étions quelques-uns qui cultivions notre jardin en attendant des jours meilleurs. Jouant d’un mélange d’anarchisme rieur et d’un conservatisme de mauvaise foi, nous refusions de baigner dans l’air du temps. Nous cherchions du sens à ce qui se passait sous nos yeux, sans pour autant rester fermés aux problèmes réels de la vie ou de la cause estudiantine. Sa cause était entendue certes. Mais le discours enflammé et illisible de quelques-uns, leur comportement trop incohérent pour être cru et leur ambition trop dévorante pour rassurer nous laissaient sceptiques. Si l’on ajoute un niveau de culture générale au ras des pâquerettes, un mépris pour les choses de l’art et de la culture considérées comme «un luxe de bourgeois», on obtient le contraire de ce en quoi nous croyions et étions venus apprendre après avoir galéré pour obtenir le bac.

D’autres parlaient de ce qu’ils ignoraient. Ils causaient, entre un verre de «Vieux Papes» et une douzaine de brochettes au café Chateaubriand, au nom du peuple et de la lutte des classes laborieuses à des jeunes qui en venaient justement, et n’en revenaient pas encore d’être là, à l’Université de Rabat, vivotant à l’aide d’une bourse maigre et relativement trimestrielle. Lecteur déjà fervent de Camus, auteur ignoré ou honni par eux , je pensais à ce que l’auteur du «Mythe de Sisyphe» écrivait à son ami Louis Guilloux, romancier et fils de cordonnier, en visant le clan germanopratin de Sartre: «Nous sommes quelques-uns à ne pas souffrir que l’on parle de la misère autrement qu’en connaissance de cause».