Avec tout le bien que l’on dit aujourd’hui sur les vertus de l’intervention de l’Etat, et

Avec tout le bien que l’on dit aujourd’hui sur les vertus de l’intervention de l’Etat, et l’argent que ce dernier a mis pour renflouer les banques privées, Bush devrait avoir sa statue sur le socle de toutes celles, déboulonnées, de Lénine.

Les Américains ne sont pas des gens comme les autres. Ils ne font rien comme tout le monde. Ils font même tout le contraire des autres. Et lorsqu’il s’agit d’élections présidentielles, ils se dépassent et dépassent bien entendu tout le monde. Au départ et durant des semaines, le monde n’avait d’yeux que pour le duel Barak Obama-Hilary Clinton dont le feuilleton de la campagne relevait de ces séries de télé pleines de rebondissements, de suspense, de coups fourrés, de haine, de trahisons et puis d’amour et de réconciliation. Ce «Dallas» politique des plus captivants qui a montré l’affrontement entre un Noir et une femme blanche a duré une «saison», comme dans les séries télé bien formatées qui cartonnent sur toutes les chaînes du monde. Et puis, une fois la femme blanche défaite, on a été invité à une autre «saison», qui va bientôt prendre fin, entre, toujours, le même candidat noir, jeune et fringant face à un Blanc, pas tout jeune, voire assez vieux et ancien vétéran rescapé de la guerre du Vietnam. (Les Américains ont toujours une guerre derrière eux et donc des vétérans ou des rescapés à faire valoir : la Première guerre Mondiale, un petit peu quand même, la seconde, la guerre de Corée, celle du Vietnam, Irak I et Irak II, Afghanistan.) Le casting est donc parfait et le récit de la campagne nous a occupés durant des semaines, relayé par les médias de la planète entière jusqu’aux confins les plus reculés et les moins informés de la terre. Qui ferait mieux en matière de choix d’un dirigeant du pays ? Un choix démocratique faut-il le préciser, car seul un pays comme l’Amérique peut permettre à un Noir d’origine modeste de concourir pour le poste de président.
On pourrait rétorquer, en rigolant, qu’il y a aussi des candidats noirs pour la présidence dans les pays d’Afrique. En effet, ils sont nombreux à se présenter en solo envers et contre tout le monde et à réussir avec des scores défiant, c’est le cas de le dire, toute concurrence. Mais, il n’y a pas que les Africains noirs ou basanés, les présidents arabes en général – en colonel et en particulier -ne sont pas mal dans ce style d’élections solitaires.
Mais là, on s’éloigne de la démocratie à l’américaine dont la dernière séquence est un inédit tant par le profil des candidats que par la place qu’elle occupe dans les médias à travers le monde. Et même quand les péripéties de la campagne prennent des tournures burlesques, comme l’arrivée de la colistière du candidat Mc Cain, Sarah Palin, photographiée fusil au poing, en compagnie d’un ours empaillé, on en redemande et se marre. C’est dire si le scénario est bien écrit par ces «script doctors» du cinéma qui vous rafistolent une séquence en un tour de main. Après tout, pourquoi pas puisque la politique est désormais perçue comme un spectacle au même titre qu’une émission de téléréalité.
La dernière trouvaille, avant la fin du spectacle le 4 novembre, est l’introduction d’un personnage plus ou moins fictif, appelé Joe le Plombier, que le candidat républicain a présenté comme le Monsieur tout le monde ou l’Américain moyen, blanc, catholique et au chômage. Joe est la référence contradictoire permanente par rapport à tout ce que promet Obama ; une sorte de témoin à charge quoiqu’il dise. Quant à Sarah Palin, elle n’a pas trouvé pire infamie à coller au dos du candidat démocrate que le qualificatif «socialiste». On ne sait pas si c’est vraiment une insulte ou une information par ces temps de crise financière et de nationalisations à tour de bras. Car, avec tout le bien que l’on dit aujourd’hui sur les vertus de l’intervention de l’Etat, et l’argent que ce dernier a mis pour renflouer les banques privées, Bush devrait avoir sa statue sur le socle de toutes celles, déboulonnées, de Lénine.
Aux dernières nouvelles, on a découvert que «Joe» n’est pas plus plombier que Bush n’est poète. Il s’appelle Samuel Wurzelbacher et dirige une petite entreprise. Il a interpellé Obama en s’inquiétant simplement d’une éventuelle hausse des impôts. Voilà encore un bon rebondissement dans les derniers épisodes d’une série qui a connu un succès international.
En attendant les résultats des élections pour la présidence des Etats-Unis, on sait déjà que des millions de non-Américains dans nombre de pays à travers le monde ont déjà voté par procuration. Si l’on en croit l’Obamania que décrivent les médias de ces pays, Sarah Palin peut d’ores et déjà rejoindre son ours empaillé en Alaska et Mc Cain remballer ses médailles de vétéran de guerre. Mais comme les Américains ne font pas comme tout le monde, le doute persiste. Il persistait déjà au début du XIXe siècle dans l’esprit du meilleur connaisseur et le premier à avoir analysé sur le terrain la naissance de la Démocratie américaine, Alexis de Tocqueville.
Dans la partie consacrée aux problèmes raciaux de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique, Tocqueville écrivait : «Les modernes, après avoir aboli l’esclavage, ont donc encore à détruire trois préjugés bien plus insaisissables et plus tenaces que lui : le préjugé du maître, le préjugé de race et enfin le préjugé du blanc.».