Aux frontières de la corruption

Face à  cette gangrène sociale, on vous dira que toute la difficulté de la lutte contre la corruption naît de la part de légitimité que celle-ci comporte. On vous dira que dans le monde d’aujourd’hui, il est «objectivement très compliqué d’être honnête», qu’il est «souvent vital de tricher»…

La dégradation de la position du Maroc dans le palmarès de la corruption ajoute une note au pessimisme ambiant sur la gouvernance du pays. La publication annuelle de l’indice de Transparency s’est toujours accompagnée d’une controverse sur la mesure de ce fléau. Certes, le niveau de la corruption est toujours difficile à  évaluer. Son évolution est encore plus délicate à  saisir. Tout indice est perfectible. Mais sa pertinence et son utilité sont incontestables pour sensibiliser l’opinion publique sur l’étendue de la gangrène. Le Maroc se trouve dans une situation préoccupante. Le mal sévit, devient encore plus grave dans une phase o๠la transparence est devenu le maà®tre mot des réformes en cours. Dans ce débat sans fin sur l’évaluation de la corruption, deux questions vous tourmentent : la corruption peut-elle exister sans consensus ? Ne recouvre-t-elle pas un divorce entre légalité et légitimité ? Le questionnement n’est pas provocateur. Il rappelle tout simplement que fraudeurs et autorités, corrupteurs et corrompus, entrepreneurs négligents ou indélicats et leurs victimes, sont liés dans des situations o๠il y a eu, à  un moment au moins, convergence d’intérêts. Il y a quelques semaines, dans le débat qu’a suscité la loi sur les partis politiques, l’attention s’est focalisée sur le financement des partis, sur les liens coupables qui existent entre élus et entreprises pour l’obtention de marchés publics, sur l’enrichissement personnel d’élus qui n’ont pas su résister aux sirènes de l’argent. Mais le champ de la morale doit-il se borner dans l’entreprise aux relations avec le monde politique ? La corruption des élus est une question grave. La corruption entre sociétés et administration et entre particuliers est une question aussi essentielle car elle touche la conception de l’intérêt général. Dans le monde économique, il y a un mot qu’on n’ose plus prononcer tant ses différents sens auront pris des tonalités lourdes de présomptions. Naguère, on était avec fierté «homme d’affaires», et un mari, un père, pour expliquer aux siens en quoi consistait son gagne-pain, pouvait leur dire, sans rougir : «Je suis dans les affaires». Aujourd’hui, la perception dominante est que le monde des entreprises – même s’il est pur, dur et fidèle à  la déontologie la plus stricte – ne peut en aucun cas être totalement transparent. Après avoir porté aux nues les politiques et les entrepreneurs, les braves gens ne risquent-ils pas d’être confortés dans l’idée que les coups tordus sont la condition de la réussite, que les élus, les décideurs publics et les patrons sont «tous pourris» et que le succès ne récompense jamais les «enfants de chÅ“ur» ? Oui, mais la grande corruption n’est peut-être que la face visible de l’iceberg, et la «microcorruption» se développe : tel fonctionnaire vend les papiers, tel enseignant subordonne les notes ou le diplôme à  divers avantages ; tel policier vous arrête sans raison pour une infraction non commise. Outre son âme, tel ingénieur tronquera son savoir contre une chaise au grand banquet de la corruption. Face à  cette gangrène sociale, on vous dira que toute la difficulté de la lutte contre la corruption naà®t de la part de légitimité que celle-ci comporte. On vous dira que dans le monde d’aujourd’hui, il est «objectivement très compliqué d’être honnête», qu’il est «souvent vital de tricher»…Pour saisir cette ambiguité, on vous invitera à  un voyage au cÅ“ur de la triche et on vous donnera de nombreux exemples pour vous faire apparaà®tre la malléabilité des frontières. Les délits deviennent parfois des «nécessités» de la vie économique, nécessités frictionnelles, un peu comme le chômage du même nom permet le bon fonctionnement du marché du travail… Finalement, comment lutter contre la «gangrène» criminelle ou informelle qui est indiscutablement en augmentation chez nous ? Les solutions peuvent paraà®tre banales : informer ; favoriser l’autonomie de la justice ; moraliser la vie publique. Dans ce catalogue de mesure, la prévention est peut-être l’arme la plus efficace. Or, elle ne peut fondamentalement venir que des associations de citoyens demandant des comptes sur l’utilisation des deniers publics. Fragile en démocratie, la corruption est terrible dans un pays pauvre. Elle ne peut que l’enfoncer dans la misère et l’incompétence