Automobilistes, prédateurs et proies dans le même temps

Quand le citoyen se trouve à l’entrée d’une ville et qu’il lui faut ronger son frein en cherchant le radar plutôt qu’en se concentrant sur sa conduite, il n’a nullement en tête qu’on veut
le protéger. Pour lui, le seul but des représentants de l’autorité est de
le piéger. De le piéger pour
le délester de quelques billets.

Vous conduisez tranquillement quand, brusquement, la voiture qui vous devance ralentit sans crier gare. Vous réduisez à votre tour votre vitesse en vous demandant ce qui se passe. En fait, il ne se passe rien sinon que deux policiers devisent sur le bas-côté. A leur simple vue, le conducteur de l’autre véhicule a donné un coup de frein au risque de se faire emboutir. Il n’allait pourtant pas vite. Il n’empêche, l’apparition d’un képi fait instantanément lever le pied de l’accélérateur.
Les cas les plus flagrants sont ceux où la personne s’arrête net alors qu’elle est en droit de passer. Le code de la route est clair : au rouge, vous vous arrêtez et, au vert, vous passez. A l’orange, vous vous abstenez sauf si vous êtes déjà engagé. Mais si par malheur vous êtes, et dans ce cas de figure et dans le champ de vision d’un policier, préparez quatre cents dirhams ou tout ce que vous possédez comme bagout. Car, à l’orange, lui voit rouge. Mais comme si cela ne suffisait pas comme espace de confusion, nous voilà en plus avec des feux verts qui clignotent. Le résultat est que, pour peu qu’il y ait l’ombre d’un représentant de l’ordre à l’horizon, certains pilent sec. Au croisement suivant, les mêmes n’auront peut-être aucun état d’âme à accélérer au rouge dès lors que le champ est libre et que le «loup» en a disparu. Car, en ce domaine comme en beaucoup d’autres, ce n’est pas tant le souci du respect de la norme que la peur du gendarme qui détermine les comportements.
Le Maroc détient un triste record en matière d’accidents de la circulation. Devant le nombre dramatique de morts et de blessés occasionnés chaque année par les chauffards de la route, nul ne conteste la nécessité de la mise en place des mesures les plus strictes pour tenter d’enrayer ou, du moins, de réduire le fléau. Ce qui pose problème est l’esprit dans lequel elles sont conçues et la manière dont elles sont appliquées. Dans le cadre de certaines situations, comme celles par exemple de ces drastiques limitations de vitesse (40 km/h) à l’entrée des villes, on ne peut que se poser la question suivante : ces réglementations ont-elles vraiment pour but de réguler la circulation et donc de protéger le citoyen ? L’objectif des autorités concernées ne peut théoriquement être autre mais ce n’est pas ce sentiment qu’elles communiquent à ce même citoyen. Quand celui-ci se trouve à l’entrée d’une ville et qu’il lui faut ronger son frein en cherchant le radar plutôt qu’en se concentrant sur sa conduite, il n’a nullement en tête qu’on veut le protéger. Pour lui, le seul but des représentants de l’autorité est de le piéger. De le piéger pour le délester de quelques billets.
Cela nous renvoie à la méfiance profonde que la société dans son ensemble nourrit à l’égard de l’autorité, de quelque nature qu’elle soit. Celle-ci demeure toujours perçue comme entité répressive dont il faut esquiver les coups.
Notre comportement au volant est répréhensible à plus d’un titre. Mais la manière dont ceux qui sont censés représenter la loi assument leur mission l’est tout autant. D’un côté comme de l’autre, la notion du respect des règles et du droit fait défaut. Là d’ailleurs réside le cœur du problème. Il y a quelque chose de malsain dans ce foisonnement de gendarmes et de policiers postés à chaque coin de rue, prêts à sauter sur la première proie qui passe. Leur présence en surabondance stigmatise les dysfonctionnements de la société. Elle montre les failles d’un système qui échoue à inculquer le respect de la loi. Mais comment pourrait-il y parvenir quand ceux-là mêmes qui sont censés la faire respecter sont les premiers à la bafouer?
Quel que soit l’angle à travers lequel on examine notre société – et le comportement au volant n’en est qu’un parmi d’autres -, on bute sur l’incontournable question du droit. Tant que chacun d’entre nous ne sera pas convaincu que le droit qui s’applique à lui est le même que celui qui régit son voisin, qu’il est des lois et que ces lois sont les mêmes pour tous, on aura beau mobiliser toutes les escadrilles de gendarmes que l’on veut, on ne réduira pas le nombre de nos morts et de nos blessés sur les routes. La loi, rien que la loi et la même loi pour tous, ce cheval de bataille là reste de tous les combats.