Au vu et au su de tous

Certains ont compris que, la réforme de la Moudouwana passée, l’action des féministes s’achevait. Loin s’en faut ! Non seulement les lacunes de la législation en matière
de droits féminins demeurent importantes,
mais il y a tout ce background culturel empreint
de misogynie avec lequel il faut se battre. Et cette bataille-là  s’échelonne sur des générations.

Qui n’a jamais assisté à cette scène où, dans la rue, au vu et au su de tout le monde, un homme malmène une femme ? En mots clairs, la bat. Et qui n’a pas vu les passants demeurer dans une passivité totale face à la violence dont ils sont témoins ? Quand, scandalisé, vous voulez intervenir, on vous retient en vous disant : «Attention, c’est peut-être son épouse», sous entendu «si c’est son épouse, personne n’a rien à dire». Votre intervention a en effet toutes les chances de provoquer une réaction du style «de quoi je me mêle, c’est ma femme, je fais ce que je veux avec elle !».

Le «droit» pour un mari de frapper sa femme est une conviction bien installée dans la mentalité marocaine, et musulmane d’une manière générale. Prenant appui sur le verset coranique qui donne latitude à l’époux de corriger la femme désobéissante («Celles dont vous craignez l’indocilité, avertissez-les ! Reléguez-les dans les lieux où elles couchent ! Frappez-les ! Si elles vous obéissent, ne cherchez plus contre elles de voie de contrainte ! Dieu est auguste et grand»), elle offre un exemple type de la lecture machiste et littérale faite des textes islamiques pour maintenir, des siècles durant, le sexe féminin dans un état de soumission et d’infériorité. Ne prenant en compte ni le contexte ni le lieu ni l’esprit du texte, cette interprétation plaque sur l’islam les us médiévaux d’une société patriarcale aux yeux de laquelle la femme est source de toutes les fitna. D’où l’importance de la relecture féminine actuelle du Coran et des hadiths, l’accès au savoir permettant enfin aux concernées d’investir à leur tour l’espace théologique dont elles ont été exclues pendant si longtemps.

A Rabat, ce 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes, le Premier ministre a donné le coup d’envoi de la quatrième campagne nationale conçue dans ce sens. Le slogan retenu pour l’édition de cette année est celui de la promulgation d’une loi contre la violence à l’égard des femmes. A ce jour, du fait justement de l’état d’esprit dominant au sein de la société, le législateur n’a pas établi un dispositif qui protège efficacement la femme contre les sévices dont elle peut être l’objet au sein de la famille.

Certes la violence conjugale fait partie de ces maux qui frappent à l’échelle de l’ensemble de la planète sans distinction de race, de couleur ni de confession. Une différence majeure existe cependant entre les sociétés selon l’approche qu’elles ont de ce crime et, par relation de cause à effet, selon leur arsenal juridique en la matière. Au Maroc, l’Etat, via le secrétariat d’Etat chargé de la famille, de l’enfance et des personnes handicapées commence enfin à se préoccuper de cette problématique. Dans le cadre de la stratégie élaborée par les services de Yasmina Baddou, un certain nombre d’actions ont été conduites, dont la création d’un numéro vert, de centres d’écoute et d’orientation juridique et d’un observatoire national. Mais sans sanctions dissuasives contre les auteurs de cette violence, les résultats de ces actions sont condamnés à demeurer limités. D’où l’importance de l’étape suivante, celle du projet de loi autour duquel se sont réunis les différents acteurs sociaux et gouvernementaux dans le cadre de la campagne nationale organisée à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes.

Mais soyons réalistes. Pour fondamental que soit la promulgation d’une loi, celle-ci non plus ne sera jamais d’une grande efficacité si l’essentiel n’est pas fait au niveau des mentalités. Si l’idée que l’homme a tous les droits sur sa femme, dont celle de la battre comme plâtre n’est pas extirpée des esprits. Si la notion de faute n’est pas associée à ce que la loi – et par son expression, le corps social – doit désormais cataloguer comme un crime. Ce travail, voilà maintenant des années que le mouvement des femmes s’y est attelé. C’est à lui que l’on doit de voir les autorités publiques sortir de leur léthargie sur le sujet. Certains ont compris que, la réforme de la Moudouwana passée, l’action des féministes s’achevait. Loin s’en faut ! On pourrait même dire qu’elle ne fait que commencer. Non seulement les lacunes de la législation en matière de droits féminins demeurent importantes, mais il y a tout ce background culturel empreint de misogynie avec lequel il faut se battre. Et cette bataille-là s’échelonne sur des générations. Agir aujourd’hui tout en sachant que les fruits de son action ne seront visibles que demain, et continuer, malgré tout, à conserver toute sa force à l’engagement, telle est la gageure du combat féministe. Maintenant, pour ce qui est de la violence conjugale, le jour où aucun Marocain n’osera plus porter la main sur une femme dans la rue, au vu et au su de tout le monde, ce jour-là, un premier pas aura été fait ; battre une femme sera devenu une faute.