Au théà¢tre ce soir-là …

Au théà¢tre ce soir-là , de voir douze comédiennes bien inspirées (six par adaptation), prenant possession de deux salles, deux soirées de suite, devant un public nombreux, cela a de quoi mettre un peu d’espoir dans la sinistrose culturelle et masculine ambiante.

«Arrêté le 16 août 1936, le poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca sera exécuté le lendemain, à  l’aube, pas très loin de Grenade, à  Fuente Grande, surnommée par les Maures “La source aux larmes”».
Ainsi commence une notice biographique consacrée à  Lorca à  l’occasion de la célébration de son centenaire, en 1998. Pour la proximité de l’Å“uvre avec nous autres, on relèvera la référence mauresque au lieu dit de son exécution ainsi que la charge symbolique de sa dénomination : «La source aux larmes.» Auteur tragique s’il en est, engagé dans la lutte contre le franquisme, Lorca a écrit sa dernière pièce de théâtre en prison et ne l’a jamais montée. Il s’agit de La maison de Bernarda Alba, qui sera une des tragédies de Lorca la plus jouée à  l’étranger.
C’est précisément cette pièce qui a été adaptée en darija et jouée les 28 et 29 avril par deux troupes marocaines : celle de la Région de Rabat, sous la houlette de Mohamed Zouhir, et la troupe Tacon avec une mise en scène de Samia Akariou(*). La maison de Bernarda Alba, dans le texte original, raconte l’histoire d’une veuve qui se prépare à  huit ans de deuil avec ses cinq filles, une servante et une gouvernante comme le veut la tradition que la mère tyrannique respecte religieusement. La plus âgée des filles, Augustias, née d’un premier mariage, laide mais nantie d’une dot héritée, se prépare à  un mariage avec Pepe, le beau garçon du village. Tout cela va créer un climat malsain de rivalité, de jalousie et d’intrigues, le tout sous la chape de plomb d’une mère qui impose des règles draconiennes sous son toit. Adela, la fille la plus jeune et aussi la plus jolie, refuse le joug de la mère, se rebelle constamment et, pour finir, se laisse courtiser par Pepe. La servante, par jalousie, dénoncera cette incartade et la mère, pour étouffer le scandale, chassera le futur époux. Adela, croyant que Pepe a été tué, se suicidera. Nombre de critiques ont vu dans cette pièce, jouée pour la première fois en 1945, un hommage à  toutes celles qui se rebellent contre le fascisme et le poids de la religion catholique à  l’époque, dont le régime se sert aussi pour mieux verrouiller la société. Et le fait que le pouvoir des hommes de Franco soit incarné ici par une femme, la mère en l’occurrence, ne fait que le rendre plus fort et plus pervers car il puise ses ressources dans la perpétuation et la transmission des traditions et de la bigoterie.
Qu’en est-il alors des adaptations marocaines mentionnées ? Chez Zouhir, l’ambiance générale est restée fidèle à  ce qu’on suppose être une tragédie de société à  la Lorca. Jusqu’à  la couleur noire des costumes qui ouvre cette pièce sur le deuil et annonce d’emblée la teneur du propos. Même ton funèbre dans la musique et les décors. On sent ici la fidélité au texte et donc au message de Lorca. Il est vrai que la pièce est ponctuée de danse et de moments de joie arrachés en cachette aux interdits décrétés par la mère. Ce sont d’ailleurs ces escapades par le rire, les fantasmes et les chants qui empêchent la pièce, déjà  dans le texte original, de sombrer (c’est le cas de le dire) dans le sinistre et le funeste. Le jeu des comédiennes comme la mise en scène sont sobres et épousent le propos d’une tragédie classique.
Chez la troupe Tacon, c’est à  une toute autre adaptation que l’on assiste. On peut même parler de réadaptation ou de ré-appropriation du texte à  travers une mise en scène festive. Le jeu et le texte, de bonne facture par ailleurs, sont mis au service d’un spectacle dédramatisé. Cependant, dans les deux versions, on a eu droit à  des moments de bon théâtre servi uniquement par des femmes. Au théâtre ce soir-là , de voir douze comédiennes bien inspirées (six par adaptation), prenant possession de deux salles, deux soirées de suite, devant un public nombreux, cela a de quoi mettre un peu d’espoir dans la sinistrose culturelle et masculine ambiante.
L’émotion théâtrale et celle du spectacle étant acquise dans les deux cas, ne comptez pas sur cette chronique pour savoir quel message peut être véhiculé dans telle ou telle version ; ni si on a le droit de prendre ses aises avec un texte tragique. C’est tout un débat et on me signale à  la régie qu’il ne reste pas assez d’espace pour s’étendre là -dessus, sinon on en a pour toute la soirée. Mais on a le temps quand même de sourire et de citer un maà®tre en la matière, Jean Anouilh, qui disait : «Le théâtre, c’est le souffleur. D’abord, il n’y a que lui qui sait toute la pièce».