Au temps des poètes

Un seul verre ça va, mais plus, bonjour les débats ! Et les dégà¢ts aussi. C’est comme on l’aura deviné aux autres verres que l’on pense car il n’y avait de soirées de poésie qu’arrosées. Lorsqu’un poète avait le vin mauvais et le propos aviné, il nous entraînait à  coup sûr dans une discussion sans fin sur la finalité de la poésie et l’accomplissement du poète par un seul vers, le vers souverain et enchanteur. Et de ressasser un seul vers que l’on buvait jusqu’à  plus soif. On l’appelait le vers solitaire mais, malgré la proximité phonétique, cela n’a rien à  voir avec le parasite intestinal.

Dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke (que l’on  trouve en poche dans la collection  Point), on peut lire cette phrase simple dans le pur style du diariste qu’il se fait pour l’occasion : «J’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis et j’ai écrit». Ici Rilke se cache un peu sous les traits de son personnage Malte et l’affuble de ses propres peurs, angoisses, ambitions et souvenirs. Dans ce bel ouvrage qui hésite entre le roman et le journal intime, genres littéraires peu compatibles, Rilke fait passer un souffle mémoriel qui nous caresse dans le sens de notre propre souvenance. Qui n’a pas, lorsque la plume tremble et que les mots grouillent dans la tête, esquissé une phrase hésitante pour la coucher dans un petit cahier qui a peu ou pas servi en classe ? Dans chaque lecteur rassasié sommeille un écrivain timide qui lutte contre la blancheur de la page. Alors on jette ce trop plein de mots dans un vieux cahier, avec un étrange sentiment où se mêlent la peur d’être découvert et la satisfaction d’avoir osé coucher des mots sur la page.

On sait que les bons conseils ne font parfois du bien qu’à ceux qui les donnent, et ceux que l’on prodigue aux apprentis écrivains et poètes ne font pas exception. Rilke s’est livré à cet exercice et nous a laissé un de ses plus beaux livres : Lettre à un jeune poète (Poésie/Gallimard). Constitué de dix lettres, cet ouvrage, le plus accessible et le plus cité, a changé le cours intellectuel de bien des jeunes poètes ou se croyant tels. «Cherchez-en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire (…)», répond-il à la missive d’un jeune apprenti poète âgé de 20 ans. «Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure (…)».

Au temps de jadis, lorsqu’on pouvait encore parler de littérature comme on parle aujourd’hui de tout et de rien ; en ces temps bénis mais révolus et lors de discussions avec des amis entichés de poésie en arabe comme en français, il y avait toujours le poète  autoproclamé et le critique sceptique au verbe acéré. Le premier nous accablait de ses poèmes libres de rimes et découpés à la hache. Le second le renvoyait malicieusement  à la lettre de Rilke en la paraphrasant par un «je cherche en toi la raison d’écrire / mais je ne trouve que celle d’en rire». Une telle réplique versifiée  mettait souvent  fin à notre supplice. Les rires qui accompagnaient ces soirées si peu poétiques avaient pour nous valeur de poésie. Et puis il y eut aussi d’autres soirées où peintres et poètes soutenus  d’un ou de deux journalistes à tout faire se mirent à avoir des rêves de revue. Ecrire des poèmes, c’est bien mais encore faut-il les publier et en parler. Et quoi de plus pratique qu’une revue culturelle pour partager «cette grande solitude intérieure» ? La division du travail allait de soi : les poètes vont écrire des poèmes, les peintres se chargeront de les illustrer et les journalistes  mettront de la prose autour de tout cela. Le problème se posait lorsque le plasticien avait des envies de poésie et se mettait à taquiner la muse. Cela amuse moins le poète autoproclamé qui  se plaint auprès du journaliste transformé en critique lequel  ne se plaint à personne mais pense avec Rilke que «pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses(…)».

Un seul verre ça va, mais plus, bonjour les débats ! Et les dégâts aussi. C’est comme on l’aura deviné aux autres verres que l’on pense car il n’y avait de soirées de poésie qu’arrosées. Lorsqu’un poète avait le vin mauvais et le propos aviné, il nous entraînait à coup sûr dans une discussion sans fin sur la finalité de la poésie et l’accomplissement du poète par un seul vers, le vers souverain et enchanteur. Et de ressasser un seul vers que l’on buvait jusqu’à plus soif.  On l’appelait le vers solitaire mais, malgré la proximité phonétique, cela n’a rien à voir avec le parasite intestinal. Encore que le critique, sceptique et mauvaise langue, ne manquât jamais de faire un rapprochement scabreux dont il se délectait avec de grands rires qui ne tardaient pas à gagner toute l’assistance. Tel était le compagnonnage des gens de la poésie au temps des vrais et des faux poètes. Aujourd’hui, comme disait Valéry, «la plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie».