Au temps de l’espérance

Cher ami. Tu n’as pas aimé, dans un passage de ma dernière lettre, ce que tu as considéré comme un éloge de la paresse en ces temps difficiles.

Peut-être n’as-tu pas saisi la dimension ironique dans mes propos, ou alors je n’ai pas été assez fin pour que tu le saisisses. La fable inversée de la cigale et de la fourmi t’a parue, pour le moins, mal à propos. Soit. Maladresse de ma part ou susceptibilité de la tienne ? Peut-être que l’hyperactif que tu es s’est senti piqué au vif par le méditatif indolent que tu penses que je suis ou que j’étais au temps de jadis. Je ne pourrais te démentir si par indolent tu entendrais quelqu’un qui se veut observateur passif et méditatif, et non témoin effaré, des événements ou du cours du monde. Je parle du temps passé (j’allais dire du monde d’hier), celui qu’on rêvait de changer, mais qui n’aura pas entendu nos vaines gesticulations pour s’en charger tout seul… «Nous avons voulu changer le monde, mais le monde nous a changés». Tu te rappelles cette belle réplique désabusée d’un personnage du film de Ettore Scola, «Nous nous sommes tant aimés», avec Vittorio Gassman et Nino Manfredi ?

Cher ami. Chaque semaine à l’heure d’écrire cette lettre, afin de poursuivre cette correspondance, je me demande si ce n’est pas là une bien vaine entreprise. Certes, tu me dis que cet exercice, né et entretenu à la faveur de ce confinement imposé, te procure un certain amusement, voire un dérivatif qui n’est pas négligeable. De plus, il attise cette douce mélancolie d’une nostalgie ressuscitée. Plus de quarante ans après ton départ, ce qu’on appelle nostalgie porte selon toi un autre nom… A propos de nostalgie et pendant que je t’écris, j’entends, de la fenêtre donnant sur la rue, les appels d’un marchand ambulant qui vend des légumes. Il est suivi par un autre qui vante un nouvel arrivage de fraises de saison.

Repas complet : plat et dessert. C’est la première fois que je remarque ça près de chez moi, car le marché le plus proche est à un jet de pierre du quartier où je réside. Mais, confinement oblige, on est livré à domicile, à l’ancienne. Tout le monde n’a pas les moyens d’installer des applications pour «se faire à manger en ligne», comme on dit maintenant. Cela te rappellera peut-être ton «monde d’hier», et le mien aussi d’ailleurs quand les marchands ambulants déambulaient réellement dans les rues de notre enfance. Pourtant, rien d’étonnant vu d’ici, tant l’ancien et le nouveau monde ont toujours coexisté. C’est le monde tel qu’il se présente maintenant qu’on n’arrive pas à qualifier. Il n’est ni d’hier, ni d’aujourd’hui. Il est de quoi ? Comment dire…phénoménologiquement inqualifiable. (Aie ! qu’il est long et abscons cet adverbe, me diras-tu toi qui n’a jamais aimé la philo). Du moins, si l’on s’en tient à la définition basique de la phénoménologie en tant que courant qui s’attache à appréhender la réalité telle qu’elle apparaît à travers les phénomènes. Bon, c’est encore plus obscure que ce je craignais, et je vois d’ici ton sourire narquois. Mais tu auras raison de t’en moquer. Alors parlons de choses et d’autres, et arrêtons de parler de choses que l’on ne connaît pas, et d’autres que l’on ne comprend pas. Il y a trop de gens, par ces temps inqualifiables qui parlent de ce qu’ils ne savent pas. Et, plus encore, de ce qu’ils ne comprennent pas. Qualifiés ou pas, ils prévoient plus qu’ils ne préviennent et tirent des plans sur la comète à propos de demain et du monde d’après. Cependant, il est fait peu de place pour l’espérance. Point de doigt pointé vers une lueur, là-bas au sortir du tunnel… Dans les rubriques des médias qui réfléchissent et qui ne se contentent pas de tenir un bilan macabre des victimes du virus, on cite d’anciens théoriciens qui auraient prévenu les dirigeants du monde de ce qu’il en adviendra si… On recycle les théories d’anciens gourous de l’économie, de l’écologie ou autres cassandres de la collapsologie qui prédisaient furieusement l’effondrement des sociétés modernes telles qu’elles étaient en train de se construire… Bref, voici venu le temps d’un nouveau genre de prophètes, lesquels empruntent souvent aux anciens la même verve hallucinée teintée d’une forte dose de moraline, de peu d’espérances. Point de salut. Bien sûr –et le cas qui se pose aujourd’hui est tout à fait indiqué — qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Sage adage que voilà, tant oublié parce que si galvaudé. Mais n’y aurait-il donc rien d’autre à attendre sinon cette désespérance ? Ce désenchantement ? Cher ami. Confiné là où tu es et moi ici, je sais que le ton grave et «réflexif» qu’a pris cette lettre est un luxe que seuls se paient ceux-là mêmes qui consacrent leur «temps de cerveau disponible», comme dirait l’autre, à de telles cogitations existentielles. Il y a d’abord la vie au quotidien en ces temps difficiles ; celle des gens de peu et j’entends encore les appels à la cantonade lancés par le marchand ambulant : un petit boulot improvisé et créé par un jeune pour subvenir aux besoins des siens. Aujourd’hui plus qu’hier, ce sont les bonnes réponses données à ces appels qui importent et qui comptent et qui donneront de l’espoir en des lendemains meilleurs. Nous sommes tous égaux devant l’incertain et tout homme, ici et partout, est à la recherche du salut, chacun à sa façon et selon ses moyens. Mais comme l’avoue Sartre à la fin de son autobiographie, «Les Mots» : «Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n’importe qui».