Au nom de la rue

Ailleurs, les noms des rues remontent loin dans l’histoire et épousent parfaitement la topographie exacte de la mémoire du lieu. Pourtant, dans les villes impériales comme Fès ou Marrakech, les noms des rues, des venelles et de certaines artères et squares des médinas étaient attribués en fonction de la situation qu’ils desservaient : abattoirs, marché et denrées, portes, marabouts, etc.

Il y a des pubs qui laissent rêveurs et c’est bien cela leur but : faire rêver ceux qui n’ont pas les moyens et réaliser le rêve de ceux qui peuvent se l’offrir. Mais il est des rêves que la pub attise et amplifie jusqu’à la limite du soutenable. Pour ceux qui n’ont pas de sous cela va de soi. On pourrait citer ces grandes affiches vantant les mérites d’une belle voiture au prix d’un appartement. Et justement, non loin, sur l’autre trottoir, une autre affiche proposant des appartements sis dans ces résidences qui portent des noms synonymes de bonheur et d’espérance : «Saâda, hanâa, ibtissam, raha» (bonheur, tranquillité, sourire et repos, c’est la traduction en toute simplicité). Sur la première affiche on peut lire le prix de la bagnole qui est, à quelques dirhams près, le même chiffre proposé par l’affiche d’en face pour accéder à la propriété. ça l’affiche mal lorsqu’on  veut éviter de choquer le bon peuple, diront les gens de bon sens. Mais le bon sens n’est pas le propre de la société de consommation dont la logique est le libre arbitre et la loi celle de l’offre et de la demande. Et si ça se trouve il y a beaucoup de consommateurs aux ressources limitées, autrement dit des pauvres, qui préféreraient acheter quatre roues plutôt que trois pièces. Après tout, les pauvres aussi ont des rêves de riches et c’est bien là le hic. Mais ça, c’est une autre histoire car si les rêves sont gratuits, leur réalisation n’est pas donnée. Il y a quand même un truc gratuit que des pages de pub payantes vantent dans les journaux ces derniers jours : c’est la navigation GPS gratuite, mondiale et illimitée. Que veut le peuple ? Un produit gratos, mondial et illimité, c’est du jamais vu depuis que l’homme a inventé le négoce et probablement depuis qu’Adam a croqué dans la pomme qui porte son nom. Avant, on ne sait pas comment ça se passait, mais à mon avis tout devait être gratos, sinon on n’aurait pas appelé cela le paradis.

En effet, une marque de téléphone -on ne va pas lui faire de la pub, elle n’en n’a pas besoin-, dont le credo est de «connecter les gens» (en anglais on les appelle «people» (peuple) et ça tombe bien) propose maintenant un Ovi Maps, bref, un bidule qui s’installe dans la voiture ou que l’on peut balader pour trouver son chemin. Car avec ce guide, nous promet-on, on peut s’orienter facilement dans plus de 74 pays (y compris le Maroc). Le cas du Maroc mis entre parenthèse, c’est ainsi qu’il est transcrit dans l’encart publicitaire publié dans la presse. On ne veut pas mégoter, mais lorsqu’on met des parenthèses, on est en droit sinon d’avoir un petit doute, sinon de se poser une ou deux questions. La première est d’ordre général : quelles sont les villes couvertes par ce guide ? Et l’autre, plus précise, car l’encart publicitaire nous montre un téléphone avec un détail  d’un plan qui laisse deviner un grand carrefour au milieu duquel est érigé un monument surplombé d’une horloge. En haut du dessin on peut lire : «10 m. Rue Nejmeh et en bas Rue El Maarad». D’autres rues affluentes portent des noms tels que rue du Parlement, rue Weygand. On peut même relever une rue Abdelhamid Karameh. La question est donc précise : quelle est cette ville marocaine où la rue du Parlement mène à la rue Weygand ? On va dire que ce n’est pas la peine d’ergoter car ce n’est qu’un dessin pour donner une idée sur le guide. Certes, mais on est en droit de savoir si au vu de l’état des plaques de rue et de l’absence d’odonyme (étude des noms et origines des rues) des villes marocaines, ce guide est capable, par exemple à Casablanca, de nous mener de Casa Port à la rue 23, bloc 21, maison 44, à Aïn Chok !? Car, faut-il le rappeler, il y a des rues numériques dans nombre de villes pendant que d’autres changent de noms comme les édiles changent d’étiquettes politiques ; parce que ce sont eux qui baptisent et débaptisent les rues et les avenues à tour de bras. Et c’est ainsi que cette valse des plaques raconte, hélas, bien mieux l’histoire de la rue que n’importe quel historien.

Ailleurs, les noms des rues remontent loin dans l’histoire et épousent parfaitement la topographie exacte de la mémoire du lieu. Pourtant, dans les villes impériales comme Fès ou Marrakech, les noms des rues, des venelles et de certaines artères et squares des médinas étaient attribués en fonction de la situation qu’ils desservaient : abattoirs, marché et denrées, portes, marabouts, etc. Ces noms ont traversé les siècles en restant tels quels jusqu’à nos jours : Nejjarine , Seffarines, Talâa Lakbira et S’ghi’ra, Bab lakhmis…

Lorsque la ville perd ses repères, la mémoire des lieux devient une vertu cardinale. Le premier repère n’est-il donc pas ce nom que l’on donne à la rue. Saluons alors l’arrivée du GPS car  grâce à ce guide on sera bien obligé de se mettre d’accord sur un nom et un seul pour identifier nos rues, nos grandes artères et nos places. En attendant, si vous rencontrez un automobiliste bizarrement paré, visiblement égaré et errant du coté de Taroudant, c’est probablement quelqu’un qui a coupé par la rue Weygand et loupé la rue du Parlement puis débouché sur la route de Médiouna…