Au nom de Dieu, ils tuent !

Vendredi 13, de funeste mémoire à Paris. Les événements tragiques survenus ce soir relèvent d’un film d’horreur. Un crime contre des innocents, contre l’humanité tout entière. Scotché devant mon écran, il me vint une pensée que, probablement, nous avons tous eue en ce moment : une autre fois, un autre jour, dans un café, un train, c’est mon propre corps qui sera peut-être déchiqueté par des bombes. Puis, le sentiment de terreur provoqué par cet acte ignoble fait place à la colère. Apocalypse No ! Surtout si ces violences trouvent leur origine dans la religion, dans ta religion. Celle-ci n’est-elle pas plutôt source de paix ?

Au nom de leur Dieu, des hommes de toutes confessions musulmans, juifs, chrétiens, hindous basculent du mysticisme au combat. Soldat de Dieu, chacun d’entre eux revendique, un jour, le droit de tuer. Aveuglément, comme l’expliquait le sociologue Mark Juergensmeyer à qui j’ai emprunté le titre de cette chronique et quelques portraits de ces «fous de Dieu». Il y a quelques années, un pasteur luthérien a vidé ses chargeurs sur des médecins accomplissant noblement leur mission dans une clinique pratiquant l’avortement. En 1994, le Dr Goldstein, formé à l’école de médecine Einstein à New York, installé dans une colonie juive de Kiryat-Arba,  pénétra dans le tombeau des patriarches à Hébron une arme automatique à la main et tua trente musulmans qui priaient. Quelques années plus tard, les disciples de Cheikh Omar Abdul Rahman firent exploser une camionnette piégée dans le parking du World Trade Center. Cela en dit plus long sur l’angoisse de l’homme, à son besoin de croire jusqu’à la haine.  Tous ces exemples montrent qu’aucune religion n’est préservée de dérives haineuses. L’islamisme, aujourd’hui, en offre les manifestations les plus inquiétantes, les plus atroces. Mais, quiconque soutient que c’est l’islam, en tant que tel, qui justifie la violence doit savoir qu’il est dans l’erreur. Si l’on revient aux sources scripturaires, tout un chacun pourrait trouver facilement dans le Coran, et même dans les hadiths, des textes qui glorifient la paix et l’instituent comme valeur suprême, ou au contraire qui légitiment la violence et la terreur. Une nette distinction doit être faite entre le message religieux fondateur d’une part, et la pratique historique des religions, ainsi que la production exégétique et théologique,  qui a prétendu les concrétiser, d’autre part. Comme tous les messages religieux, celui de l’islam des origines est violent dans certaines de ses expressions tenant compte de son milieu et de son temps. Prendre référence sur les razias, les batailles, les conquêtes menées par les fondateurs  de l’empire musulman pour conclure à la nature belliqueuse de l’islam, c’est faire preuve d’ignorance ou de mauvaise foi. Toutes les religions ont leur part de violence fondatrice. A aucun moment l’islam n’a érigé la contrainte physique pour quelque motif que ce soit comme règle de conduite. Il a apporté des valeurs fondamentalement humaines et même en avance de plusieurs siècles sur son époque. Il a dépouillé la religiosité de ses supports mythiques et a renvoyé l’homme à ses capacités intellectuelles et à ses responsabilités.

La religion ne conduit pas nécessairement à la violence. D’aucuns considèrent qu’il faut chercher la relation qui unirait religion et violence dans l’imaginaire religieux, indissociable de l’histoire des traditions religieuses qui se nourrit de l’image de la mort entretenue par les guerres de religions et les actes de martyres. En fait, la recrudescence du terrorisme religieux à l’époque actuelle doit impérativement être lue à la lumière des circonstances historiques et du type de vision du monde ayant légitimé l’usage de la violence. Elle est le résultat de l’influence de l’idéologie politique et d’une de ses formes abâtardies -le fondamentalisme. Il faut chercher son explication dans la géopolitique pervertie du monde. Il faut qu’il y ait combinaison de plusieurs facteurs – politiques, sociaux et idéologiques – pour que la religion se trouve associée à des aspirations violemment exprimées.

A ce niveau, trois raisons principales nous semblent expliquer le déferlement de la violence religieuse plus particulièrement dans le monde musulman.

La première raison, comme le montrait Abdelmajid Charfi dans son remarquable La pensée islamique, rupture et fidélité, c’est l’échec d’une certaine conception de la modernité, telle qu’elle est définie aujourd’hui par le référentiel universel, son échec dans l’éradication de la guerre et de la violence.

La modernité a fait bénéficier l’humanité de progrès incontestables, dans les niveaux de vie, les libertés, mais elle a échoué dans la consolidation de la paix à l’intérieur et surtout à l’extérieur des frontières des Etats.

La deuxième raison du déferlement de la violence, rappelle A. Charfi, est d’ordre économique et social : un regard sur la carte des conflits armés depuis la Seconde Guerre mondiale montre qu’ils ont tous lieu sur le sol des pays pauvres, qu’ils soient des conflits internes d’origine ethnique, des conflits de frontières opposant des pays pauvres, ou bien des conflits auxquels ont pris part des grandes puissances. Une troisième raison tient à l’injustice et au parti-pris des grandes nations occidentales dans le conflit israélo-palestinien qui a basculé d’une guerre pour la récupération d’une terre spoliée à un embrasement confessionnel et au  retour du religieux dans le champ politique lourd de tensions multiples.  Dans ce contexte, que faire pour réagir contre la  barbarie qui frappe aveuglément ? Opposer la tolérance à l’intolérance, la justice à l’oppression, le respect au mépris, l’amour à la haine ? Sans doute. Nous avons surtout besoin dans notre monde musulman de convoquer les consciences pour dénoncer les  caricatures d’islam, les terreaux sur lesquels a surgi la barbarie islamiste. L’islam, de nos jours, ne manque pas de voix qui prônent, au nom de ses propres valeurs, la paix et la concorde entre les hommes et les peuples.