Au boulot, camarades laïcs !

Un frisson a traversé le pays quand, dès le lendemain des attentats de Londres, il a été question d’un suspect marocain. Après New York, Casablanca, Madrid, allait-il falloir rajouter à  notre palmarès la capitale britannique ! Fort heureusement, non.

En parlant d’une «piste marocaine», les médias étaient allés vite en besogne. Aucun des kamikazes du métro londonien n’est venu de chez nous. Ils étaient tous Pakistanais. On a mieux respiré. Le fait suivant cependant demeure et il n’est pas pour nous rassurer : un attentat signé Al Qaà¯da, et les esprits cherchent «la piste marocaine». Car, désormais, en matière d’exportations, nos tomates et nos mandarines se sont fait damer le pion par nos «terroristes». Ce sont ces derniers à  présent qui font le mieux voyager le label Maroc. Du coup, aux frontières internationales, le passeport vert gagne en attentions nouvelles. Pour peu que vous soyez jeune, homme, la barbe naissante et le regard un peu sombre, vos chances de faire se soulever les sourcils du douanier sont grandes. Démodés les Libanais, Palestiniens, Cubains et autres pestiférés en puissance. Ce qui viennent en tête à  présent sur la liste du «mettez-vous sur le côté, s’il vous plaà®t», c’est nous.

Voilà  un moment déjà  que le Maroc, à  l’instar d’autres pays pudiquement appelés «en voie de développement», a mal à  sa jeunesse. D’abord a été pointée du doigt la fuite de ses cerveaux. On a disserté et disserte encore sur ces intelligences parties exercer ailleurs un savoir que le pays s’est saigné à  leur dispenser. Après les «cerveaux», on s’est ensuite distingué par les «harragas». Ceux-là , il n’y avait aucun risque qu’on nous les prenne, personne, en dehors des flots, n’en voulait. Ils n’en sont pas moins une autre figure, combien douloureuse, de ce Maroc en panne d’horizon, eux qui n’hésitent pas à  jeter leur vie par-dessus bord pour ne plus rester là , «à  tenir le mur». Et maintenant, pour boucler la boucle, les deux extrémités du spectre s’étant dans une fort compréhensible contorsion rapprochées, cette nouvelle engeance spécialisée dans les charters collectifs à  destination de l’au-delà . Cerveaux en fuite, harragas, terroristes internationaux, nul ne peut reprocher au Maroc de ne pas jouer à  fond le jeu de la mondialisation. Toujours en avance d’un coup, notre grand et beau pays délaisse la modernité pour sauter d’un bond dans la post-modernité. Logique, vu notre glorieux passé et, plus glorieuse encore, notre civilisation ! Mais trêve d’ironie. Certains matins, avouons-le, les contours de l’avenir paraissent bien difficiles à  esquisser. Devant la palette des couleurs, le pinceau bloque sur le gris quand ce n’est pas sur le noir. Pourtant, sans vouloir faire preuve d’un optimisme démesuré, des signes apparaissent de temps à  autre qui laissent à  penser que la société bouge et pas seulement dans le sens négatif. La maxime « A quelque chose malheur est bon» semble vouloir s’appliquer pour ce qui nous concerne en matière de perception de la violence islamiste. Les attentats de 2003 ont constitué un indéniable électrochoc pour la société. Même si la tendance ensuite fut de vouloir oublier (cf. les mobilisations squelettiques lors des commémorations de 2004 et 2005), leur survenue a eu pour conséquence de travailler les consciences. Pour preuve, l’évolution dont rendent compte ces sondages effectués à  un an d’intervalle par le Pew Research Center (Centre de recherche américain) dans plusieurs pays musulmans (Liban, Pakistan, Jordanie, Egypte …). A la question : «La violence contre les civils peut-elle être parfois justifiée ?», le Maroc, avec 79% de non, se place en tête des pays sondés. Alors qu’ en 2004 ils étaient 40% à  répondre oui, ils ne sont plus que 13% aujourd’hui ! Autre résultat intéressant : le recul sensible du taux des sympathisants de Ben Laden. De 49% en 2003, il a chuté à  26% en 2005. Par contre, c’est au Maroc que la crainte d’une dérive intégriste est la plus grande. Ils sont 73% à  considérer l’extrémisme religieux comme un danger pour la stabilité du pays alors qu’ils ne sont que 10% en Jordanie par exemple. Que nous dit tout ceci ? Que, s’il le fut jamais, le chef d’Al Qaà¯da a cessé d’être un héros pour les Marocains, que ceux-ci, dans leur grande majorité, sont rebutés par le terrorisme et que l’extrémisme religieux représente à  leurs yeux un danger. Ce n’est déjà  pas si mal ! Certes, on ne saurait occulter la force de nuisance des groupuscules intégristes présents sur le terrain mais les sondages ci-dessus semblent indiquer que la société globale développe des anticorps à  leur encontre. Que Dieu, celui des croyants comme celui des athées (qu’ils s’en inventent un pour la circonstance), nous entende !

Avant de clore cette balade en statistiques, cette dernière rapportée avec grand effet d’annonce par le journal Attajdid, sur la base d’un autre sondage. «Net refus de séparer religion et politique au Maroc», titre le support du PJD en rapportant que «75% des Marocains sont convaincus de l’importance du rôle de l’islam dans la vie politique». Cela signifierait que 25% n’en sont pas convaincus et seraient donc des laà¯cs en puissance ? Magnifique, formidable ! Et moi qui croyais que nous n’étions encore que 0, 000…%. Merci Attajdid pour cette info réconfortante. Camarades laà¯cs, au boulot ! Cette affaire-là  n’est pas pour les calendes grecques !