Attitudes religieuses et changements historiques : Le retour aux sources

Ceux qui prônent aujourd’hui un retour aux sources de l’islam
oublient ou feignent d’ignorer qu’ils proposent en fait un retour
à des formes de l’islam expurgées des conceptions qui ont
fait toute sa richesse par le passé, le réduisant à un catalogue
de prescriptions sèches et coupées de tout ce qui leur a donné
sens.

Les grandes religions (islam, christianisme, judaïsme) se définissent par l’attachement à des textes sacrés qui constituent la référence ultime de l’ensemble des conceptions, des normes et des règles qui encadrent la vie des croyants. Les textes sacrés représentent la source à partir de laquelle tout doit être défini. Contrairement aux philosophes et aux hommes de science qui, en principe, doivent s’affranchir de toute conception préétablie, la démarche du croyant est fondée sur un acte d’acceptation inconditionnelle de la véracité d’un texte sacré, et la volonté d’en déduire l’ensemble des normes qui définissent sa conception du monde et orientent son action.

Ibn Khaldoun a bien décrit le cycle constant des mouvements de réforme chez les musulmans
Périodiquement, les croyants, qu’ils soient ou non des clercs religieux (‘ulama, fuqaha), sentent qu’ils se sont éloignés des sources et qu’ils ont besoin d’opérer un redressement, un réalignement qui les remette sur le droit chemin. Chez les musulmans, cela a donné lieu à des mouvements réguliers de islah, qui ont voulu réformer les mœurs et les systèmes politiques en vue de les ramener à la ligne définie par les textes sacrés. Ces mouvements étaient à la fois religieux et politiques. Ils visaient à redresser les mœurs des détenteurs du pouvoir et de la société, par une meilleure application des préceptes religieux. Ainsi la moralisation de la vie publique et la régulation de la pratique politique, passaient exclusivement par le recours aux enseignements religieux. La politique, en d’autres termes, ne pouvait être maîtrisée, moralisée que par une mobilisation réelle de la religion.
Depuis Ibn-Khaldoun, on sait que la succession des mouvements de réforme est régulière et qu’elle a produit un «cycle» constant dans l’histoire des musulmans. Régulièrement, la déchéance morale et/ou les abus politiques étaient dénoncés par des réformateurs religieux. Ces derniers, lorsqu’ils arrivaient au pouvoir, devenaient à leur tour la cible d’autres réformateurs et/ou prétendants politiques. La société elle-même dénonçait les abus de pouvoir par appel au respect des principes religieux. En cas de taxation abusive, par exemple, les sujets du prince revendiquaient le retour à l’application stricte des préceptes de la shari’a (la loi religieuse). L’invocation de la justice se faisait donc exclusivement par appel à la religion et à la morale qu’elle enseigne.
Le modèle du cycle est souvent légitimé par une source religieuse. Un hadith prédit que la communauté des musulmans verrait l’émergence d’un réformateur tous les siècles. Ainsi, l’idée de purification régulière s’est-elle profondément ancrée dans les conceptions dominantes. Elle permet de conférer légitimité et prestige à ceux qui se proclament champions du retour à la norme, qui se mobilisent pour réformer les mœurs, dénoncer les abus et rejeter les pratiques qui émergent «spontanément» et régulièrement, autant au niveau de l’Etat qu’à celui de la société.
Ce rôle est joué aujourd’hui par des individus et des mouvements qui assimilent certains changements sociaux à des écarts par rapport à la norme, et qui se mobilisent en conséquence pour imposer les redressements nécessaires, par une déclaration de guerre aux pouvoirs publics et à la société dans son ensemble si besoin est.
En fait, ce qui échappe à ces champions du retour aux sources, c’est que le genre de retour qu’ils proposent pose plus d’un problème. Ils ignorent que la conception qu’ils ont des préceptes religieux est le résultat d’un processus d’appauvrissement qui a opéré tout au long de l’histoire des musulmans. Bien des conceptions ont été éliminées, telles que celles des mu’tazila, bien des attitudes ont été oubliées (celles de mystiques et de fuqaha philosophes). Il en est résulté un rétrécissement de l’horizon intellectuel et un assèchement des sources d’inspiration morales. Des générations successives de clercs ont opéré des choix, procédé à des éliminations ou des sélections et ont ainsi progressivement réduit le champ intellectuel lié aux traditions musulmanes. Ces générations ont accumulé des commentaires et des résumés à travers lesquels ils ont évacué des aspects essentiels qui avaient fait la richesse des conceptions élaborées par les premières générations de musulmans.

Sommes-nous obligés de choisir entre des pratiques religieuses sclérosées et une attitude de rejet ?
En fin de compte, le retour aux sources proposé est tout sauf ce qu’il prétend être. Il représente plutôt un retour aux formes figées, appauvries qui se sont tardivement déposées dans la conscience des musulmans, une remise en marche du «rouleau compresseur» qui a réduit une grande religion et un éventail très large de conceptions et de modèles moraux à l’état d’un «catalogue de prescriptions» aussi sèches que coupées de ce qui leur a donné sens.
La question qui se pose en conséquence est la suivante : s’agit-il bien du seul retour aux sources possible ? N’y a-t-il pas d’autres moyens de ressusciter la grande tradition de l’islam? Sommes-nous obligés de choisir entre ces formes de pratiques religieuses et des attitudes d’indifférence ou de rejet ?
A suivre…

N.B. : La suite de cette chronique paraîtra dans nos deux prochaines éditions.