Attitudes religieuses et changements historiques

De nombreux gouvernements dans les pays musulmans, parfois impressionnés
par les défenseurs
de l’ignorance, craignent le danger qu’un débat ouvert sur
l’héritage religieux ferait peser sur l’ordre public. Les faits
récents montrent pourtant que, sur le long terme, la réduction de
l’espace
de réflexion est bien plus grave.

Le retour aux sources, opération nécessaire dans tout contexte religieux, a souvent signifié pour les musulmans la remise en œuvre de ce qu’on peut appeler une «orthodoxie tardive», c’est-à-dire des conceptions simplifiées et appauvries qui ont émergé avec la décadence de la culture musulmane. Ainsi conçu, ce retour est devenu synonyme d’enfermement ou de repli sur des gestes et attitudes destinés à encadrer les multitudes supposées simples d’esprit, au lieu d’aider, à travers des interprétations renouvelées, à enrichir les conceptions religieuses et les visions morales qu’elles fondent.
Ceci dit, certains intellectuels musulmans ont bien tenté au cours des dernières décennies d’opérer un retour aux sources différent. Il s’agit de penseurs, chercheurs, ‘ulama etc. qui ont voulu jeter un regard neuf sur l’héritage religieux et les différentes interprétations qui en ont été données par les ancêtres. Ils ont voulu revenir aux textes sacrés et aux moments fondateurs, non pour en extraire des recettes simples, conforter des jugements préétablis ou flatter des sentiments d’appartenance, mais pour une meilleure compréhension, fondée sur une connaissance historique précise, et pour être en mesure de juger impartialement les interprétations qu’il convient de leur donner aujourd’hui.
Ces intellectuels étaient des ‘ulama formés dans le cadre des institutions religieuses traditionnelles comme l’université Al-Azhar, des chercheurs formés dans les disciplines modernes relevant des sciences humaines et sociales, ou encore des «scientifiques» ou techniciens qui n’avaient pas reçu de formation dans les humanités. Ils ont convergé, sans se connaître et souvent sans rien savoir les uns des autres, vers la notion d’un retour aux sources différent de celui généralement proposé par les admirateurs des «ancêtres pieux» (salafiya). Ils ont estimé que l’objet de leur admiration devrait être l’idéal religieux et moral et non ceux qui l’ont incarné à des moments donnés de l’histoire. Parmi les plus remarquables, certains ont voulu s’adresser à l’opinion publique, tels que l’Egyptien Ali Abderraziq (1888-1966), le Pakistanais Fazlur-Rahman (1929-1982), le Soudanais Mahmoud Mohamed Taha (1905-1985), le Tunisien Mohamed Talbi (né en 1921) et l’Iranien Abdolkarim Sorouch – né en 1945(**).
Tous ces penseurs ont eu un impact immédiat et intense sur l’opinion publique. Tous ont été immédiatement perçus par les extrémistes de tous genres (clercs religieux enfermés dans des fragments du ‘ilm traditionnel, amateurs devenus champions de la ligne «pure et dure», politiciens tentés de jouer la «carte religieuse», etc.) comme un danger contre lequel il fallait immédiatement se mobiliser. La grande peur qu’ils ont suscitée est qu’en soumettant à un regard critique les conceptions défendues par la tradition, en reconstituant par l’application d’approches modernes les textes et les œuvres anciennes, on en arrive à dissoudre ou à fragiliser les certitudes acquises par la répétition mécanique et irréfléchie des formules simplifiées qui se sont déposées dans la conscience collective. Les menaces brandies par les zélés défenseurs de l’ignorance et de l’enfermement ont réussi à impressionner certains gouvernements, souvent en mal de légitimité ou à l’assise populaire fragile. Ces gouvernements ont vu l’avantage à s’allier avec une tradition qui brime l’intelligence des citoyens et procure un moyen facile de contrôler les «masses» et de s’attirer la faveur (ou du moins la neutralité) des fuqaha. Les milieux hostiles à un nouveau et véritable «retour aux sources» ont donc réussi à pousser certains gouvernements à encercler et à réprimer de différentes manières toute tentative de libérer l’étude des sources de l’emprise des approches de type pré-moderne.
Les menaces proférées à l’encontre de la recherche scientifique, ajoutées à la répression par les gouvernants, ont certainement des précédents dans l’histoire des musulmans. Autrefois, la grande crainte des ‘ulama était de voir la foi des masses (al-’amma comme on disait) ébranlée par la diversité et la complexité des interprétations savantes. Ils craignaient que la moralité publique souffre de ce que des «simples d’esprit» ou des personnes sans éducation en viennent à ne plus craindre les châtiments des enfers ou à ne plus désirer les récompenses du paradis. Seule cette crainte et ce désir étaient en mesure, croyait-on à l’époque, d’endiguer les instincts agressifs et destructeurs des masses incultes. Accompagnées par les mesures répressives de la shari’a, elles pouvaient garantir un minimum d’ordre public.
Aujourd’hui de nombreux gouvernements dans les pays musulmans sont sensibles aux menaces que le débat ouvert pourrait faire peser sur l’ordre public. Si les faits semblent leur donner raison à court terme, les événements récents n’ont-ils pas montré que l’enfermement et la réduction de l’espace de réflexion ont été bien plus graves sur le long terme ? N’ont-t-ils pas conduit, par exemple, à canaliser la contestation politique dans les formes religieuses et donc à lui conférer un caractère plus tragique et plus violent ?
Les craintes d’autrefois (menaces sur la foi et la morale) sont-elles justifiées aujourd’hui ? Les peurs d’aujourd’hui (menaces sur la paix civile) excusent-elles le maintien des limites imposées à la libre pensée ? La moralisation de la société passe-t-elle nécessairement par le maintien de conceptions religieuses devenues obsolètes et inacceptables pour la raison moderne ?
A suivre…
(*) Directeur de l’Institut d’études des civilisations musulmanes, Université Aga Khan, Londres.
(**) La liste des penseurs qui appartiennent à cette mouvance est bien plus longue. Nous en avons mentionné quelques-uns parmi ceux qui ont choisi de s’adresser à l’opinion publique. Plusieurs ouvrages, principalement en langue anglaise, leur ont été consacrés dernièrement.
NB : La dernière partie de cette chronique paraîtra dans notre prochaine édition.