Attitudes religieuses et changements historiques 1 – Réforme ou «islah» ?

Tandis que le concept occidental de réforme met en relief le fait que l’adhésion
du croyant est transférée de la lettre du dogme à l’esprit
des enseignement moraux qui en découlent,
le terme «islah», lui, désigne plutôt une évolution
de l’état général de la société et
non un changement au niveau des croyances dominantes.

Les temps modernes ont complètement transformé nos conditions d’existence. Sur le plan matériel, nous en sommes pleinement conscients puisque chaque année nous apporte des produits nouveaux, des techniques et des manières de faire inédites. Nous en sommes arrivés à attendre la nouveauté à chaque moment et à consiérer le progrès comme la norme dans tous les domaines.
Des changements importants ont également affecté les attitudes intellectuelles, y compris leur part la plus profonde, la conscience religieuse. Comment ces changements ont-ils imprégné les sociétés musulmanes ? Quels réactions ont-ils produit au niveau des individus et des groupes ? Comment faire face aux aspirations et attentes qui s’expriment autour de nous ?
En matière de changement, les termes «réforme» et «islah» sont généralement tenus pour équivalents. Les deux renvoient à des changements positifs qu’on souhaite voir se produire dans différents domaines. On peut trouver dans des traités savants des références aux connotations que chacun de ces deux termes a dans son contexte linguistique, notamment le fait que chacun des deux renvoie à des faits historiques et à des conceptions familières aux usagers des langues utilisées (arabe ou langues européennes). Cependant, la majorité d’entre nous suppose que les deux termes signifient la même chose. N’ayant pas le temps de nous engager dans des remarques de détail, leur équivalence apparente n’est quasiment jamais mise en question.
Il est vrai qu’on peut parler indifféremment de réforme ou islah lorsqu’il s’agit, par exemple, de l’enseignement ou du système bancaire, en étant assuré que son interlocuteur pense bien à la même chose. Toutefois, il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de réforme religieuse. Celle que nous avons tous à l’esprit, la «réforme» de l’islam, ne peut être comprise de la même manière selon qu’on utilise l’un ou l’autre terme.
Ceux qui, travaillant dans des langues européennes, parlent de réforme de l’islam, ont souvent à l’esprit la réforme du christianisme comme modèle et comme norme. Le terme renvoie donc, dans leur esprit, à un précédent qu’ils considèrent comme familier. En réalité, ils ne pensent ni à la réforme protestante, qui avait adopté des conceptions pleinement «fondamentalistes» et conduit à des guerres de religion, ni à l’évolution de l’Eglise catholique, qui n’a abouti au concile Vatican II qu’au prix d’une lente et laborieuse gestation.
Le concept de réforme religieuse, tel qu’il est utilisé dans les langues européennes, sous-entend un contenu «descriptif», alors qu’en réalité il véhicule une vision épurée des processus qui se sont produits dans l’histoire des chrétiens. Il ne retient, finalement, que le résultat des processus liés à la réforme du christianisme : l’assouplissement du dogme et la renonciation à la vision absolutiste de la vérité. Cette conception met en relief la conséquence, réelle ou imaginée, de la Réforme, c’est-à-dire le fait que l’adhésion du croyant est transférée de la lettre du dogme à l’esprit des enseignements moraux qui en découlent, avec un effet doublement bénéfique: l’ouverture des esprits à l’enquête rationnelle et l’imprégnation des attitudes par une éthique profondément intériorisée.
A la réforme du christianisme est liée une renonciation à la vision absolutiste de la vérité
Qu’en est-il du terme islah ? Lorsque ce mot est utilisé dans nos contextes, il signifie plutôt redressement, rectification, réparation. Il est souvent utilisé pour designer une évolution de l’état général de la société et non un changement au niveau des croyances dominantes. Ne parle-t-on pas souvent d’«islah ahwal al-umma» (redressement des conditions vécues par la communauté) ? L’islah auquel les réformateurs musulmans ont pensé est plutôt un processus de réforme sociale, un «redressement» qui devait permettre aux musulmans de se remettre au niveau des attitudes qu’ils attribuent à leurs ancêtres. Il s’agit d’une sorte de mise en ordre qui devrait aider les musulmans à retrouver les croyances et comportements qui leur ont permis, par le passé, d’accomplir des prouesses dans les domaines de la guerre, des sciences, des arts, etc. Evidemment, pour les réformistes de la première heure (XIXe siècle et début du XXe), cela passait par la mise à l’écart des pratiques qui auraient «perverti» l’esprit de l’islam, telles que le culte des saints et les rituels liées à l’islam «populaire».
Faut-il simplement attendre que la fièvre du fondamentalisme retombe ?
Pour ces réformateurs, les croyances et pratiques de l’islam populaire se seraient substituées à celles de l’islam vrai. Il suffirait de les éliminer, de retourner aux formes authentiques de l’islam pour que les musulmans retrouvent tout ce qui a fait leur puissance, créativité, ouverture et leur a donné une nette supériorité sur toutes les autres civilisations. En d’autres termes, l’islah renvoie à un processus de redressement social par l’élimination de croyances et attitudes et le retour à d’autres. Il n’est nullement question de réviser, revoir, ni de remodeler les croyances ou les attitudes associées à l’islam dit «authentique». Autrement dit, il n’est pas question de retravailler les croyances qui se sont imposées aux musulmans ni, a fortiori, d’atténuer l’adhésion aux dogmes au profit d’une meilleure imprégnation par les principes moraux. Au contraire, il est supposé que l’imprégnation par les principes moraux ne peut se réaliser que par le retour à la lettre des croyances qu’on attribue généralement aux premières générations de musulmans.
L’islah, comme on le voit, n’est pas la réforme et ne correspond en rien à l’idée de réforme religieuse telle qu’elle s’est accomplie dans d’autres contextes. Il ne vise pas à revoir l’orthodoxie prépondérante par l’adoption de nouvelles conceptions fondées sur les avancées de la science et de la pensée moderne.
Cela soulève immédiatement un certain nombre de questions : les musulmans d’aujourd’hui ont-ils besoin d’un islah tel que le conçoivent les «réformateurs» ou «réformistes» ? Ou bien ont-ils plutôt besoin d’une clarification et d’une mise à jour des croyances les mieux établies ? Ou bien encore, faut-il écarter les deux possibilités et simplement attendre que la fièvre du fondamentalisme tombe d’elle-même ou que, face à une répression systématique, elle recède ?
A suivre…

NB : la suite de cette chronique paraîtra dans nos trois prochaines éditions.