«The big question»

Toutes les religions participent aux valeurs universelles du bien, du bon, du juste et du solidaire. Mais toutes aussi pèchent par le même travers : la prétention à  disposer, en exclusivité, de la Vérité. Les autres, fussent-ils des milliards, sont «dans l’erreur». Comment un esprit rationnel peut-il accepter cela ?

Ramadan nous assure des crépuscules magiques. Quelle que soit la saison où il tombe, ceux-là sont parmi les meilleurs de l’année. Peut-être pas nécessairement les plus beaux mais sans conteste les plus appréciables. Une heure de paix par jour, voilà qui confère à ce mois, par ailleurs problématique, une vraie qualité. Il y a toujours quelque chose de fascinant à voir comment, brusquement, en l’espace de quelques minutes, la ville s’apaise. Au fur et à mesure que le soleil amorce sa descente, la tension du jour tombe de manière palpable. Durant les minutes qui précèdent et celles qui suivent la sonnerie de la cloche, la rue subit encore l’énervement des quelques retardataires mais ensuite ce silence, cette plénitude qui enveloppe l’atmosphère, quelle merveille, quel bonheur et ce, même pour les plus «mécréants» !

Plus encore que la convivialité et la chaleur de la table autour de laquelle famille et amis se réunissent, quand tout s’arrête et que tout se tait, on goûte ce que l’on nomme communément «l’instant parfait». On se sent faire corps avec cette terre qui vous porte et ce ciel qui vous surplombe. Ce qui, dans la frénésie du jour, était inaudible soudain vous parle. Les passions et les colères n’ont plus de raison d’être, la seule chose qui compte est ce silence qui vous enveloppe. On comprend alors un peu mieux le sens de ces rituels qui imposent une rupture dans le cours du temps. Qui vous obligent à changer de rythme et, à un moment donné, vous contraignent à vous arrêter. Et donc, à penser, à réfléchir, à méditer. Les musulmans n’ont pas inventé la pratique du jeûne. Depuis la nuit des temps, les hommes s’y sont adonnés pour de multiples raisons dont le besoin de communion avec le ou les forces suprêmes de l’époque. Le jeûne occupe une place de choix dans les trois religions monothéistes. Il fait partie des rites des deux Testaments. Moïse jeûne quarante jours sur le Mont Sinaï avant de recevoir les Dix Commandements. Jésus, selon les Evangiles, s’adonne à la même ascèse dans le désert, pendant quarante jours, avant de commencer son ministère. L’institution par les trois religions du jeûne en tant que rite religieux nous rappelle, si besoin est, à cette logique de continuité dans laquelle elles s’inscrivent. Donc à leurs ressemblances, au-delà de ces divergences qui remplissent et étouffent le champ de la perception. Certes, chacune codifie cette pratique à sa manière. Dans le judaïsme, on jeûne à Kippour, le jour du Grand Pardon, la fête la plus largement observée chez les juifs. On ne jeûne qu’un jour mais pendant 25 heures. Chez les chrétiens, le jeûne prend une seconde forme avec la restriction, pendant un temps donné, de certains aliments. Il se pratique essentiellement pendant la période de carême, quarante jours avant Pâques. Avec le mois de Ramadan et son abstinence totale de nourriture du lever au coucher du soleil, l’islam a opté pour la variante la plus rigoureuse.

En tant que rituel, le jeûne remplit plusieurs fonctions. D’abord celle de la différenciation. En même temps qu’il soude la communauté autour d’une vie sociale particulière, il la distingue des autres peuples. Cette logique est poussée à son extrême chez les juifs dont les interdits alimentaires permanents imposent de ne manger qu’entre soi. On la retrouve néanmoins à des degrés plus ou moins importants chez tous, le Ramadan, pour ce qui est des musulmans, plaçant ces derniers hors du rythme du reste du monde tout un mois durant. En un temps où l’interdépendance des sociétés devient la règle du jeu, ce n’est pas sans poser problème.

Mais la pratique du jeûne, bien heureusement, ne renvoie pas à cette seule fonction. Elle vise – et sans doute est-ce là sa dimension la plus noble – à l’élévation du cœur et de l’esprit, l’abstention des aliments allant de pair avec celle des actions ou pensées mauvaises. Elle participe à ce que certains philosophes appellent «la violence du bien» en ce qu’elle contribue – ou du moins tente de le faire – à rendre l’homme meilleur. Si le christianisme veut faire ressentir à ses fidèles les souffrances vécues par Jésus sur la croix, l’islam, pour sa part, appelle le croyant à découvrir la morsure de la faim vécue au quotidien par l’indigent. Là, il n’est nul besoin d’être débordant de foi pour adhérer à cette ascèse. Le bât blesse quand celle-ci n’est plus que dogme et obligation sociale vidée de toute portée spirituelle et – faut-il ajouter – humaniste.

Des religions, prenons donc ce qui nous anoblit et nous unit. Toutes participent aux mêmes valeurs universelles du bien, du bon, du juste et du solidaire. Mais toutes aussi pèchent par le même travers : la prétention à disposer, en exclusivité, de la Vérité. Les autres, fussent-ils des millions ou des milliards, sont dans «l’erreur». Comment un esprit rationnel peut-il accepter cela ?