Assainir sans brimer la croissance

Le Budget de l’Etat est aujourd’hui au Maroc le cadre déterminant de la vie économique, sociale et politique.

Le Budget de l’Etat est aujourd’hui au Maroc le cadre déterminant de la vie économique, sociale et politique. Malgré les fonctions croissantes assurées par les Etablissements publics dans l’investissement aussi bien à l’échelle nationale qu’au niveau local, les enjeux qui entourent sa détermination sont très importants. Ils le sont encore plus quand les perspectives de la croissance sont au ralentissement. Il ne faut pas être un grand clerc de la prévision pour savoir que 2014 ne va pas consolider la performance de l’année en cours. Quand les conditions climatiques ont porté la croissance annuelle à des niveaux record, il est quasiment exclu de reproduire la même performance quand bien même la pluviométrie serait généreuse. Dans une conjoncture de «vaches maigres», la politique budgétaire nationale apparaît n’avoir guère de marge de manœuvre étant donné les contraintes du déficit public et de dette publique et l’impopularité du recours à la fiscalité tant que les dépenses sont mal évaluées. La note de cadrage du projet de budget a laissé entendre que la situation économique et financière appelait à un assainissement des comptes de l’Etat, des arbitrages qui favoriseraient un contrôle et une meilleure productivité des dépenses publiques, et le maintien de mesures de cohésion sociale.

La configuration du projet de budget révèle que les choix du gouvernement sont partagés entre sa préférence pour un faible déficit public et sa crainte d’une trop faible croissance avec des taux de chômage élevés et le risque d’aggravation des tensions sociales. Les enjeux du nouveau budget sont donc clairs. Comment soutenir la croissance et maîtriser ses coûts en déficit et en endettement ? Comment procéder pour que les dépenses publiques boostent la croissance avec des conséquences positives sur les recettes fiscales, les exportations et l’emploi ? En fait, il s’agit d’effectuer un assainissement financier progressif pour lisser dans le temps ses effets négatifs sur la croissance et prendre parallèlement des mesures  structurelles dont les effets positifs sur la croissance se répercuteront sur les finances publiques.

La nature des mesures budgétaires que le gouvernement doit prendre diffère selon que l’économie évolue ou risque d’évoluer dans une bonne ou mauvaise conjoncture. Dans l’anticipation d’une croissance affaiblie  de l’activité autour d’une tendance de moyen terme, une politique budgétaire discrétionnaire peut s’avérer peu efficace  pour lisser ces mouvements, notamment à cause de son manque de souplesse.

Dans ce cas, le mécanisme des stabilisateurs budgétaires automatiques se révèle plus apte à corriger, au moins partiellement, les déséquilibres transitoires. En revanche, il est insuffisant en cas de fort ralentissement de l’activité. Face à des finances publiques fortement déséquilibrées, l’Etat cherche à réduire son déficit public par deux moyens: en coupant dans les dépenses et en augmentant les impôts. Dans une conjoncture de ralentissement économique, cette stratégie peut s’avérer  contre-productive en raison du «multiplicateur des dépenses publiques». Lorsque la conjoncture est en ralentissement, le secteur privé (ménages et entreprises) est souvent réticent à consommer et à investir. Dès lors, le seul agent encore capable de dépenser est l’Etat. Le multiplicateur des dépenses publiques est par conséquent beaucoup plus élevé en période de ralentissement ou de récession qu’en phase de croissance.

D’après le FMI, ce multiplicateur serait de l’ordre de 1,5 à 2 à l’heure actuelle, contre 0,5-0,7 d’après les estimations initiales. Dès lors, une baisse trop rapide des dépenses publiques dans un contexte de ralentissement peut paradoxalement alourdir les ratios de déficit et de dette en provoquant une contraction encore plus forte du PIB. Non seulement le ralentissement peut se prolonger par une récession mais l’objectif premier de la baisse des dépenses publiques (réduire le déficit en proportion du PIB) n’est pas atteint. 

Diminuer les dépenses publiques lorsque les ménages et les entreprises cherchent avant tout à se désendetter ou à accumuler de l’épargne de précaution est donc inefficient. Toutefois, même si dans une conjoncture ralentie, réduire les dépenses publiques peut s’avérer néfaste, cela ne veut pas dire que certaines dépenses ne sont pas trop élevées. Pour maîtriser la régulation des dépenses, il est nécessaire d’examiner en détail l’efficacité de chaque catégorie de dépense publique pour identifier et agir sur les grands postes où le niveau de dépenses est trop élevé ou trop faible.

Tenant compte de ces principes, la conduite de la politique budgétaire restera confrontée à des questions pendantes.  L’Etat peut-il renforcer sa crédibilité, sa force et ses impulsions dans différents domaines de la dépense publique, notamment ceux qui ont un lien  avec la formation d’une offre compétitive à long terme, c’est-à-dire dans l’éducation, la formation professionnelle, les infrastructures, les industries et services de l’avenir? L’Etat parviendra-t-il à mieux gérer ses priorités, plus particulièrement dans le financement des infrastructures, de l’agriculture, de la défense, des aides aux activités économiques et aux entreprises publiques. Par ailleurs, pourra-t-il définir une meilleure configuration des dépenses pour tenter de rendre inutiles certaines aides ou exonérations ?

Dans le contexte d’aujourd’hui, le choix qui devait s’imposer c’est celui qui impulserait une inversion d’une tendance longue en privilégiant les dépenses d’équipement, ce qui justifierait mieux le déficit public et l’appel aux emprunts. On peut tout à fait justifier une politique budgétaire volontariste si le déficit financé par emprunt correspond à des dépenses d’équipement utiles ; la structure des dépenses de fonctionnement est revue et corrigée pour tenir compte des priorités nouvelles ; les Etablissements publics agissent davantage en complémentarité avec l’Etat ; les dépenses des secteurs sociaux sont mieux étudiées et négociées ; les réglementations qui encadrent et, en même temps, libèrent les capacités d’action des agents étaient moins inertes, véritablement appliquées par une administration, notamment fiscale, impartiale.

Le Budget de l’Etat reste un des moyens d’impact sur la croissance et il est loin d’être négligeable à un moment où d’autres instruments nationaux de politique économique (monnaie, taux de change, protection à la frontière) perdent de leur capacité d’action dans une économie de plus en plus ouverte sur l’extérieur. Il reste à l’économie tout entière (aux entreprises, en particulier) à ne pas considérer que le budget est l’alpha et l’omega de la politique économique.