«Seule la beauté peut sauver le monde»

Ce besoin d’être beau, ou belle qui, par certains aspects, peut paraître superficiel, ne l’est pas, en vérité. Il ne fait que traduire la quête de lien et de reconnaissance par l’autre qui nous anime tous autant que nous sommes.

Les beaux jours sont là. Pour les fêter, histoire d’oublier un peu toutes les choses laides qui nous agressent au quotidien, une petite réflexion autour du concept de beauté. Pour commencer, cette citation de Voltaire. Avec l’humour acide qui était le sien, il nous dit ceci : «Demandez à un crapaud ce qu’est la beauté, le grand beau, le to kakon.

Il vous répondra que c’est sa crapaude avec des gros yeux sortant de sa petite tête». La perception de la beauté est en effet fondamentalement subjective. Chaque peuple a la sienne et, au sein d’une même société, chaque individu aura une approche qui lui est propre. L’un va vibrer devant tel visage, l’autre sera envoûté par la magnificence d’un paysage sublime quand un troisième placera le summum du beau dans un moment qu’il vit comme étant l’instant parfait.

C’est dire combien, outre les différences de perception, la beauté peut être vue et vécue dans les situations les plus diverses. On évoquera à son sujet la perfection, l’harmonie ou l’esthétique mais il est une chose essentielle sans laquelle elle ne peut être vraiment : cette chose-là, c’est l’émotion que le beau engendre par sa vision ou perception.

«Zine habo Allah». Ce hadith est particulièrement affectionné sous nos cieux. Une jolie femme qui passe, un regard qui s’attarde sur elle et voilà «zine habo Allah» rappelé à la rescousse pour parer à toute éventuelle remarque. Le hadith nabaoui dit que «parce que Dieu est beau, Il aime la beauté».

Du coup, le musulman est-il tout à fait légitimé à en faire autant. El Ghazali affirme «qu’est beau seulement celui dont la description rend muet». Comprenez donc Dieu. L’idée récurrente est que toute beauté tire sa source du Créateur. Et il ne s’agit pas d’aimer les choses belles pour elles-mêmes mais pour ce qu’elles nous reflètent de leur source divine. Pour les mystiques musulmans, comme la beauté vient de Dieu et qu’Il l’aime, cela implique qu’elle est aussi une exigence et un chemin pour le croyant.

Une exigence sur le plan de sa vie intérieure car la beauté qu’aime Dieu n’est autre que la beauté de l’âme. «Ce que Dieu a dit à la rose et qui a fait s’épanouir sa beauté, il l’a dit à mon cœur et l’a rendu cent fois plus beau», écrit ainsi le plus grand des poètes soufis, Mawlana Jamaleddine Rumi.

Le détour par la spiritualité a pour mérite de nous faire nous poser la question de l’essence même de la beauté. Dès lors que l’on s’interroge sur les raisons qui font que la beauté nous touche et nous émeut parfois jusqu’à l’extase, on ne peut se suffire de rester à la surface des choses. Paul Valéry par exemple disait de la beauté qu’elle désespère.

Mais que, dans le même temps aussi, elle réconforte. Une beauté qui se limiterait au seul plaisir des sens n’aurait jamais ce pouvoir. Aussi, partout et en tout temps, les penseurs ont-ils soumis ce concept au scalpel de leur réflexion. Sous la plume de la philosophe française Simone Weil, on lit que «la beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu’à l’âme». Dans la Grèce ancienne, la beauté n’est jamais considérée comme une qualité détachable de la chose ou de la personne ; elle constitue la marque visible de la valeur et du mérite.

L’écrivain Eric Emmanuel Schmidt explique que lorsqu’on découvre quelque chose de beau, on est comme transi. Parce que, dit-il, c’est quelque chose qui existe avec une telle intensité qu’en face, on s’arrête presque de vivre. Et dans le même temps, cela aide à vivre parce qu’on en est nourri. Quand il écoute du Mozart, la beauté de cette musique lui ouvre la porte de ses propres sentiments. Lui permet d’accéder à sa propre tristesse. Pour reprendre ses mots, «ma tristesse m’est rendue.

Et en même temps, je sors de ma solitude». La beauté, quand elle s’exprime sur le plan de l’art, met donc en lien avec l’autre. Elle inscrit la personne dans la chaîne de la solidarité humaine.
Et l’on revient à l’émotion. L’émotion qu’éveille en nous la beauté, sous quelque forme qu’elle se présente. La beauté est productrice de plaisir.

Ce plaisir peut se limiter à la seule activation des sens, auquel cas il ne dure pas longtemps. Il peut aussi aller au-delà et susciter des émotions fortes qui font tomber la carapace que chacun d’entre nous érige comme une protection. Voyez comment, par exemple, devant la beauté d’un enfant, le plus dur des êtres s’attendrit.

C’est comme si le beau avait le pouvoir d’activer la part de lumière qui existe en chaque homme. D’où le désir, combien humain, d’être beau soi-même. Et plutôt d’être perçu comme beau par les autres. Ce besoin d’être beau, ou belle qui, par certains aspects, peut paraître superficiel ne l’est pas en vérité. Il ne fait que traduire la quête de lien et de reconnaissance par l’autre qui nous anime tous, tant que nous sommes.

Pour conclure, cette dernière citation du grand Dostoïevski : «Savez-vous, écrivait-il, que l’humanité peut se passer des Anglais, qu’elle peut se passer de l’Allemagne, que rien ne lui est plus facile que de se passer des Russes, qu’elle n’a pas besoin pour vivre ni de science ni de pain, mais que seule la beauté lui est indispensable, car sans beauté il n’y aurait plus rien à faire en ce monde ! Seule la beauté peut sauver le monde». Alors éduquons nos regards à la percevoir et faisons la naître autour de nous. Pour adoucir nos âmes, pour apaiser nos cœurs.