Après le 16 mai : Le dangereux dilemme

Face à la violence intégriste, nombre de Marocains sont convaincus
que les institutions politiques traditionnelles sont les seuls refuges. Spinoza,
ce grand philosophe du XVIIe siècle, semble leur fournir des arguments.
Mais l’alternative entre intégrisme et institutions du passé
est-elle la seule ?

Contre l’intégrisme, nos institutions politiques traditionnelles offrent-elles la meilleure protection ? Seraient-elles le refuge le plus sûr contre les dérives qui menacent la société marocaine aujourd’hui ? Nombreux sont nos compatriotes, qu’ils soient versés dans la chose politique ou non, qui le croient. Ils en sont persuadés aujourd’hui plus que jamais. Les dernières éruptions de violence, qui nous ont si fortement choqués, les ont confortés dans cette conviction. Selon un raisonnement qu’ils tiennent à haute voix, ces événements constituent un clair avertissement. Le choix maintenant serait clair : ou bien nous adhérons à nos institutions politiques traditionnelles et aux méthodes de gestion du religieux qu’elles appliquent, ou bien nous sombrons sous la vague d’intégrisme qui monte de toute part. Qu’en est-il au juste ? Sommes-nous réellement devant une alternative, une situation du type : «ou bien… ou bien…» ?

Spinoza déjà avait préconisé la centralisation du pouvoir religieux au niveau de l’Etat
Les défenseurs de ce point de vue affirment que nos institutions réalisent un équilibre impeccable, qui aurait fait ses preuves à travers l’histoire. L’autorité politique, qui réunit dans la personne du monarque les pouvoirs temporel et spirituel, aurait réussi dans le passé à dompter les élans politiques des apprentis rebelles de toutes sortes, notamment en leur ôtant le «parapluie» religieux. Nul ne peut «tirer la couverture» (de la légitimité religieuse) à lui, ni s’attaquer aux institutions du pouvoir en s’arrogeant la légitimité des préceptes religieux. Sans la protection offerte par ce système, le pays aurait pu être ravagé par les dérives idéologiques. Il aurait pu sombrer sous les vagues qui ont emporté bien d’autres pays (nationalisme exacerbé, socialisme rigide, baathisme, etc.). Si, comme le dit la théorie, l’État détient le «monopole de la violence légitime», au Maroc, le pouvoir détient le «monopole du discours religieux légitime». C’est ainsi que, selon ce point de vue, l’arme de la religion est neutralisée ou utilisée de la meilleure manière.
Une telle organisation du pouvoir politique et religieux pourrait être défendue de plusieurs manières. On pourrait évoquer en sa faveur l’argumentation proposée par un philosophe prestigieux et influent : Baruch Spinoza (1632-1677). Ce dernier, qui vivait en Hollande au moment où ce pays était déchiré par de graves confrontations religieuses, avait préconisé de centraliser le pouvoir religieux au niveau de l’Etat, de manière à éviter sa capture et son usage (ou son détournement) par des partis extrémistes, qui chercheraient à imposer des visions sectaires à l’ensemble de la société. Le Maroc aurait-il adopté spontanément cette «stratégie spinoziste» ? Aurait-il découvert de lui-même et mis en œuvre la configuration idéale préconisée par le philosophe ? Son parcours confirmerait-il la justesse de cette conception ?
En fait, la proposition de Spinoza visait à faire face à une situation où plusieurs sectes s’affrontaient et espéraient utiliser l’appareil de l’Etat pour éliminer leurs adversaires et imposer leurs visions et leurs pratiques. En outre, son idée visait à créer dans le pays, à l’abri des sectes et de leurs emportements, un espace de liberté qui permette à la pensée de se déployer et, entre autres, de soumettre les traditions et les croyances à la critique de la raison scientifique et philosophique. L’ouvrage où il expose ces idées, le Traité théologico-politique, devenu un grand classique, a ouvert le chantier de la critique historique appliquée aux textes et traditions religieuses. Il a donné le départ à un processus qui a permis aux Européens de dépasser les attitudes dogmatiques, d’oublier les conflits sectaires et le genre de perception qui les produit.
En d’autres termes, il a enclenché les recherches, travaux et questionnements qui ont préparé la naissance d’une nouvelle conscience religieuse, où, en même temps que la lettre des dogmes est étudiée et discutée librement, l’attitude éthique et le respect des principes moraux enseignés par la religion sont intériorisés par les masses.

Entre la déferlante intégriste et les institutions héritées du passé, y a-t-il une troisième voie ?
Certes, le Maroc aujourd’hui vit une situation bien différente de celle de la Hollande du XVIIe siècle. Au lieu des confrontations entre sectes opposées, il connaît une bataille sourde entre une partie de la population tentée par l’attitude sectaire (disons plutôt intégriste) et une autre indécise et silencieuse (à l’exception de quelques «avant-gardes» modernistes). La partie indécise est clairement ballottée entre des sentiments contradictoires. Il y a, d’une part, la révolte contre le sort qu’elle subit (chômage, misère, absence de perspectives) et les injustices infligées aux musulmans à travers le monde. Il y a aussi, d’autre part, le rejet du terrorisme aveugle. Pour elle, en effet, l’instrumentalisation de la religion par les intégristes est un désastre total.
Elle le sait au fond d’elle-même, par l’expérience directe qu’elle a des milieux sectaires et de leurs emportements. Théoriquement, cette partie de la population serait disposée à s’accrocher à n’importe quel pouvoir pour échapper à la déferlante intégriste. En fait, elle est susceptible de basculer dans le camp opposé si elle se sent acculée. N’oublions pas qu’en Iran et en Algérie, de larges couches de la population se sont ralliées aux extrémistes religieux à des moments où elles se sentaient incapables d’affronter pacifiquement des despotismes aveugles.
Le Maroc est-il condamné à choisir entre sombrer face à la «déferlante» intégriste ou s’accrocher aux institutions, formules et discours qu’il a hérités de son passé ? Ce dilemme cache en réalité une alternative, bien plus sérieuse, devant laquelle le pays se trouve aujourd’hui. Le choix qui s’impose de nos jours est en effet entre une gestion à court terme (option exclusivement sécuritaire) et une option qui prend en compte le long terme (ouverture du champ devant une révision profonde des approches portant sur l’héritage culturel et religieux). La première privilégie la répression des extrémistes et le conservatisme (ou l’attentisme) au niveau des institutions et des politiques publiques. La seconde accepte de prendre en compte les grands changements qui ont affecté les sociétés humaines au cours du siècle passé et les besoins des générations futures.
A suivre…

N.B : Ce texte est la première partie d’un point de vue dont la suite paraîtra dans la rubrique «Débats» de nos quatre prochaines éditions.