Après le 16 mai : L’ancien et le moderne

Le débat sur le rapport entre politique et religieux peut avancer si on
lève les confusions qui se sont insidieusement installées. On doit
d’abord accepter que la pensée critique soit appliquée à
l’héritage culturel pour distinguer les principes éthiques
des mythes dans lesquels ils se sont exprimés dans le passé.

Nos deux précédentes chroniques nous ont conduits à reposer le problème des rapports entre le politique et le religieux, tel qu’il se présente dans les conditions créées au Maroc par les attentats du 16 Mai. Au cours des dernières décennies, les échanges théoriques sur le thème de la religion et de la politique dans les sociétés musulmanes se sont prolongés au point de créer un sentiment de lassitude. On en est arrivé à croire qu’aucun progrès ne peut être réalisé, tant les positions des uns et des autres restent figées. En effet, les uns soutiennent que les musulmans ont toujours confondu religion et politique (c’est, avec des nuances importantes, le point de vue commun aux intégristes et aux orientalistes), les autres que toutes les sociétés humaines ont confondu les deux autrefois, et qu’elles connaissent, depuis l’avènement des temps modernes, de profonds changements incluant sécularisation, redéfinition de la place du religieux dans la sphère publique et démocratisation (c’est le point de vue des modernistes et des démocrates). A-t-on vraiment tout dit sur ce sujet ?

Intégristes et orientalistes estiment que les musulmans ont toujours confondu politique et religion
Nikki Keddie, un chercheur contemporain qui a travaillé principalement sur le cas de l’Iran(1), met le doigt sur un contraste auquel on n’a pas accordé assez d’attention, et qui éclaire la question d’une lumière nouvelle. Les pouvoirs publics dans les sociétés musulmanes défendaient leurs prétentions à la légitimité par le recours au discours religieux. Ils cherchaient ainsi à s’assurer le soutien, ou du moins la neutralité, des autorités religieuses. Mais en fait d’exercice du pouvoir, la pratique politique obéissait à des normes et déployait des mécanismes qui lui étaient propres et qui étaient bien loin des préceptes religieux. Il y avait, en quelque sorte, deux niveaux: celui de la légitimité, défendue par invocation du discours religieux, et celui de la pratique politique, conduite selon des principes purement temporels. En d’autres termes, la sphère du politique, alors même qu’elle se couvrait de légitimité religieuse, était clairement distinguée des pratiques religieuses, autant au niveau des conceptions que des pratiques effectives.
On pourrait décrire cet état des choses d’une autre manière : entre pouvoir politique et pouvoir religieux, une espèce de compromis avait été atteint. Les détenteurs du pouvoir avaient la totale maîtrise du champ politique, mais reconnaissaient une suprématie symbolique des principes religieux. Les clercs religieux (‘ulama et fuqaha) bénéficiaient d’une certaine autonomie dans les domaines législatif et juridique, tout en accordant leur reconnaissance au pouvoir temporel.
Tel n’était pas le cas en Europe médiévale. Là-bas, un pouvoir religieux institutionnalisé et fort, exerçait une tutelle réelle sur le pouvoir politique. Le pape ou son représentant avait effectivement la main haute sur la gestion de l’Etat et sur l’ensemble des services sociaux (enseignement, justice). Cette tutelle a été si lourde que, lorsque la Renaissance et les Lumières ouvrirent aux hommes des horizons nouveaux, la confrontation est devenue inéluctable. La séparation entre les deux instances s’est accomplie à travers des confrontations particulièrement violentes. La laïcité européenne est la fille de ces confrontations.

Les intégristes défendent une idéologie qui enveloppe une utopie moderne dans des habits anciens
Séparation violente dans un cas (Europe occidentale), compromis et coexistence dans l’autre (Monde musulman). Dans les deux cas, il y a bien dualité du politique et du religieux. Selon cette conception, les sociétés musulmanes d’autrefois auraient inventé une forme de distribution des pouvoirs entre les instances politiques et religieuses, bien à elles. Elles auraient pratiqué une forme de «sécularisation» qui ne dit pas son nom.
En quoi cette description des évolutions passées nous aide-t-elle à comprendre la situation d’aujourd’hui ? Il en découle clairement que la confrontation qui se produit aujourd’hui au sein des sociétés musulmanes est d’une tout autre nature. Les revendications exprimées par les extrémistes ne visent pas à faire revivre l’ancien (comme ils le prétendent), mais plutôt à imposer quelque chose que les sociétés musulmanes n’ont jamais connu. Ce qu’ils défendent, c’est une idéologie qui enveloppe une utopie moderne dans des habits anciens. Le modèle qu’ils préconisent, à savoir l’application intégrale de la chari’a dans le cadre d’un Etat islamique, revient en fait à imposer la mainmise de clercs religieux sur le pouvoir politique, de la manière dont l’Eglise chrétienne imposait sa tutelle au pouvoir politique dans l’Europe médiévale. La légitimité des traditions qu’ils invoquent est plus que contestable.
Face à une telle idéologie, les recettes traditionnelles peuvent-elles suffire ? Les extrémistes d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les rebelles d’hier, qui proclamaient la nécessité du «retour au droit chemin» pour exprimer des ambitions politiques, qui tentaient de tirer vers eux la couverture de la légitimité politique pour harceler et/ou déstabiliser le pouvoir central. Le genre de discours et les méthodes de persuasion qu’ils adoptent sont d’une tout autre nature. Le seul moyen de leur faire face est d’accepter que la recherche, la pensée libre, la critique rationnelle soient appliquées ouvertement aux héritages culturels. Rien ne permettra de faire l’économie d’une critique historique rationnelle des conceptions invoquées. Rien ne permettra de se passer du concours des seuls discours qui peuvent convaincre les citoyens dans des sociétés modernes comme la nôtre, ceux qui en appellent au sens rationnel et aident à discerner les principes éthiques des formes (commandements, mythes etc.) dans lesquels ils ont été exprimés dans le passé
A suivre…

(1) «Secularism and its discontents», de Nikki R. Keddie, in «Daedalus» (Journal of the american Academy of arts and sciences), été 2003, pp. 14-30.
NB : ce texte est la troisième partie d’une chronique dont la suite paraîtra dans nos deux prochaines éditions.