Années de plomb et police de caractères

Lorsque la linotype poussive d’une vieille imprimerie de la ville de Rabat laisse tomber des caractères serrés, la phrase livre son sens.

Au départ, la machine crache une à une des lamelles en plomb sur le bout desquelles des mots se composent à l’envers. Tel est le procédé de la composition dite à chaud qui a donné des milliers de textes de journalistes de langues arabe ou française des années durant. Cette technique a perduré dans nos imprimeries jusqu’à la fin des années 80. Deux générations de journalistes, d’auteurs et de scribouillards ont vu leurs écrits, rédigés à la main ou parfois tapés à la machine, se transformer en articles de presse et en livres. Ce faisant, ce passage d’une main qui a rédigé à celle de l’imprimeur en blouse grise qui gravait les mots reste un moment magique. Notamment pour ce journaliste qui débute, admirant la dextérité de celui qui débite son texte. Il sait dans quelles circonstances il l’a rédigé à la main, maladroitement, laborieusement et la peur au ventre.

Une fois réunis, les lots de lamelles sont rangés en colonnes et présentés à la correction. L’article du débutant est imprimé à l’envers, mais c’est après avoir mouillé une feuille de papier que l’on dépose sur le petit tas de plomb en passant une brosse dessus que l’on obtient un texte à l’endroit. Ainsi se rend-on compte que les cinq feuillets sur lesquels on a sué, raturé, relu et repris ont donné lieu seulement à deux petites colonnes. Déception. Mais c’est la première leçon de modestie devant la force de la chose imprimée. Car si la transformation d’un manuscrit en texte imprimé lui confère une certaine légitimité, voire une autorité s’agissant de l’éditorialiste de renom qui excipait d’une vingtaine d’années d’expérience, le débutant, lui, n’en menait pas large. Il est trop tard pour changer d’avis, d’angle ou de propos. Ce petit tas de plomb va rejoindre dans quelques heures une page enserrée dans un format en acier et dont la maquette est déjà tracée à la main. On lui a réservé deux colonnes en bas de page, non loin d’une grande signature dont le texte dégringole en «escalier» l’écrasant ainsi par sa teneur, sa longueur et l’expérience de son auteur. Trop tard donc là aussi.

Dans peu de temps le journal du matin, imprimé la veille, sera distribué, acheté peut-être à la première «criée» le soir même, puis diffusé le lendemain dès l’aube partout dans le pays. Le journaliste débutant négocie avec le «metteur en page» pour rogner toutes les lettres de sa signature et ne laisser que les initiales de son patronyme. Il essuie un refus catégorique car la correction est passée et ce qui est écrit est écrit. Il insiste auprès du chef d’atelier avec lequel il avait sympathisé dès son recrutement. Ce dernier s’étonne de cette requête, habitué plutôt à ce que les autres journalistes négocient la taille, voire la qualité esthétique de la police de caractères. «Tu n’es pas satisfait par ce que tu as écrit ?», lui demande-t-il en souriant. Comment répondre à ce sourire dans cette vieille imprimerie en cette fin des années 70 lorsqu’on a déserté une université secouée par des grèves, des arrestations à répétition, un mal de vivre traîné en bandoulière et couvert de cheveux longs, les petits riens d’une bourse de subsistance tardivement trimestrielle et un clou dans la chaussure ? Par un article sur un film de François Truffaut vu en resquillant dans la salle de cinéma non loin de l’imprimerie ? Du véritable journalisme  de proximité en ces années de la «mélancolère» pratiqué,

in situ, sur le «marbre» entre les engueulades de deux ouvriers, les blagues salaces d’un metteur en page qui troque les berlingots de lait– recommandé pour atténuer la nocivité du plomb– contre un litron d’un autre breuvage d’une toute autre couleur… Dehors, il fait triste comme dans une chanson de  Nass El Ghiwane : «Ya Sah Rani Wast Al hamla !» Une population apeurée végète dans un paysage politique lourd, morne couvert par une chape de plomb. Ah le plomb ! On n’en sort pas. Tant et si mal que plus tard, on désignera cette époque aussi par «les années de plomb». Pour d’autres raisons que celles qui ont marqué les débuts de notre journaliste débutant. Ou peut-être les mêmes.

A l’heure et à l’ère du numérique, que reste-t-il de ces années de tous les paradoxes, de cette époque où, malgré tout et quelle que soit la police… de caractères (décidément !), la phrase avait de la hauteur, le texte de la tenue et la syntaxe de la gueule ? Il demeure, outre les vieilles cicatrices de quelques coupures de presse, les souvenirs des noms de ces caractères rares de la planète typographique, dont celui qui répond à la douce appellation «Optima» est une invitation à l’espoir. Un fin connaisseur, le journaliste et écrivain Marcel Cohen, ami d’un éditeur génial qui a mis ce caractère au goût du jour (Michel Chandeigne), décrit l’optima comme s’il parlait de cet honnête homme du XVIIIe siècle : «C’est un caractère d’une élégance et d’une sobriété rares. Dénué d’empattement, les pleins et les déliés à peine perceptibles, il donne des textes pâles, qui ne paraissent jamais plus qu’ils ne disent».