Andalousies Atlantiques, dimension plurielle de notre identité

Incontestablement, la présence de Haïm Louk, rabbin de la communauté «Em enhamin» de Los Angeles et maître du «matroz», aux côtés de l’orchestre de Temsamani lors de l’ouverture du festival, puis des adeptes de la «tarika»
el Harrakiya pour la soirée de clôture, a été le clou de
cette quatrième édition des Andalousies Atlantiques.

Barbe blanche, costume gris et calotte noire sur la tête, un homme monte sur scène. Il y rejoint des musiciens en djellaba et razza. Le premier débarque en droite ligne de Los Angeles quand les seconds arrivent de la zaouà¯a el Harrakiya dont ils forment l’ensemble musical. Mené par le maâlem Thami Harrak, ils viennent d’enflammer la salle avec leurs amdah nabaouiya. Le grand chapiteau blanc tendu bab el Menzeh, à  Essaouira, est plein à  craquer. Plusieurs centaines de personnes y ont pris place, des Souiri pour la plupart, auxquels se mêlent nombre d’étrangers, touristes présents dans la ville à  l’occasion des vacances de la Toussaint ou festivaliers venus expressément pour cette quatrième édition des Andalousies Atlantiques. On ne compte que très peu de nationaux en provenance des autres villes. Présentes uniquement pour l’ouverture, jeudi 1er novembre, les télévisions marocaines brillent par leur absence. Pourtant, s’il est un rendez-vous auquel il eût fallu être, c’est bien celui-là . Il eût fallu y être pour voir, entendre et éprouver ce qu’est un moment o๠l’utopie prend forme. Quand la voix de Haà¯m Louk, rabbin cantor, a fait chÅ“ur avec celle de Thami Harrak, descendant du cheikh Abi Abdallah Mohamed Ben Mohamed El Harrak al Hassani et que les deux chants se sont épousés, le temps, soudain, a paru suspendre son vol. Ne restait que cette immense émotion qui embrasait l’être tout entier. L’instant était ce que l’on nomme l’instant parfait, cet instant rare o๠l’éternité se donne à  goûter. Cette foi qui, en d’autres lieux et en d’autres contextes, fait barrière, ici s’est mue en espace de communion. Debout, côte à  côte, un musulman et un juif chantaient l’amour du Très-Haut et, au-delà , l’amour tout court. Debout aussi ont été, très vite, les centaines d’hommes, de femmes et d’enfants composant le public et qui, à  ce dialogue mélomane répondirent par une ovation sans pareille. Une image inouà¯e de fraternité, un bonheur total et surtout un message éloquent pour qui doute de la possibilité d’arrêter les vents mauvais qui soufflent par moment sur notre société.

Le pari était risqué. Ramener sur une scène marocaine, dans le cadre d’un spectacle gratuit, donc ouvert à  tous, un homme de religion juive et le faire se produire avec un ensemble soufi pour chanter des poèmes mystiques, voilà  qui n’était pas gagné d’avance. Pourtant ce le fut et d’une manière dont les mots peinent à  rendre la mesure. Incontestablement, la présence de Haà¯m Louk, rabbin de la communauté «em enhamin» de Los Angeles, et maà®tre du matroz (broderie musicale de l’hébreu et de l’arabe) aux côtés de l’orchestre de Temsamani lors de l’ouverture du festival, puis des adeptes de la tarika el Harrakiya pour la soirée de clôture, a été le clou de cette quatrième édition des Andalousies Atlantiques.

Moins couru que celui des Gnaoua, ce festival organisé par la Fondation Essaouira participe de la même démarche : réhabiliter des pans occultés de notre patrimoine culturel, réveiller les consciences à  la dimension plurielle de notre identité et faire de la culture un levier majeur de développement. Ces Andalousies Atlantiques – un nom pour rappeler que l’Andalousie se vécut aussi sur la côte atlantique – sont entièrement dédiées à  cet immense legs musico-poétique qui nous vient de nos ancêtres musulmans et juifs. Pendant des siècles en effet, musulmans et juifs ont écrit ensemble de la musique et de la poésie, les ont chantées et jouées de manière indifférenciée, faisant de ces lieux l’espace o๠l’âme marocaine s’exprime dans sa vérité la plus totale. C’est cela qu’il nous a été donné de revivre au cours de ces trois jours magiques, ces barrières qui s’effondrent quand s’élèvent les chants de l’être. Par son essence même, la musique – l’art d’une manière générale – se situe au-delà  de tout clivage. Elle réunit ce qui ailleurs se clive et s’affronte. Là  o๠le politique, avec ses enjeux de pouvoir, crée la déchirure et nourrit la haine, elle fait se renouer les fils rompus et renforce la trame du soi collectif. D’o๠l’importance majeure du culturel en ces temps de régression et de repli sur soi. Pendant 2000 ans, les juifs ont représenté «l’altérité intérieure» au sein de la société maghrébine. Ils étaient cet autre qui est à  la fois le même et différent. L’altérité intérieure, parce qu’elle se vit au quotidien, éduque à  la reconnaissance de l’autre. «Je suis un inconsolé de la sortie des juifs de Tunisie», s’est écrié le penseur et essayiste Abdewaheb Meddeb lors des rencontres tenues en marge du festival. Ce fut une perte terrible parce qu’elle dessaisit la société de quelque chose de décisif : la perte de cette altérité intérieure. On peut en dire de même du Maroc. Qui n’a pas le cÅ“ur en fête à  l’écoute de «kaftanak mahloul yalalla, kaftanak mahloul» ? Mais de la jeune génération, qui sait encore que cette chanson fut l’Å“uvre d’un juif et qu’elle relève justement de ce formidable patrimoine musical constitué en commun par les Marocains des deux confessions ?