«Mra bla rajel»

L’absence d’un mari auprès d’une femme en à¢ge d’être mariée
est immanquablement perçue comme une incomplétude.
On estime que quelque chose ne tourne pas rond chez
cette personne, ou pire, qu’elle a un vice caché. Mais c’est
aux mères que la tà¢che la plus importante revient :
c’est de par l’éducation qu’elles donnent à  leurs
filles et à  leur fils aujourd’hui que, demain, être ou ne pas
être mariée restera ou ne restera plus un problème.

Un banal accrochage entre co-propriétaires sur la gestion des places de stationnement  dans un garage d’immeuble. Une dame réclame d’avoir la sienne réservée car sa voiture se retrouve parfois bloquée par les autres véhicules. Tout en la notant, le syndic ne prend pas de mesure particulière pour  la satisfaction de cette exigence. La dame est en effet l’unique résidente de l’immeuble à réclamer une répartition des places de garage selon les titres de propriété. Furieuse de ne pas être  entendue, l’intéressée décide de bloquer sciemment quiconque utilise l’endroit qu’elle estime être le sien. Ses voisins tentent alors de discuter avec elle, faisant appel à son esprit de bon voisinage et la nécessité pour chacun de faire des concessions pour le maintien de l’entente générale. Mais, convaincue de son bon droit, la dame balaie les arguments qu’on lui oppose et clôt les échanges en affirmant que si elle n’est pas entendue, c’est parce qu’elle est une «femme sans homme». Une «mra bla rajel».
«Mra bla rajel». Dans l’exemple précité, l’argument  avancé ne repose sur rien de tangible, sinon l’incapacité de l’intéressée à convaincre ses interlocuteurs, dont des femmes, célibataires comme elles. Mais l’attitude de victimisation ici adoptée est révélatrice de la manière dont cette personne vit sa condition de femme sans époux. Elle renvoie à une stigmatisation qui, pour ne pas être systématique, n’en est pas moins une réalité dans une société où l’esprit patriarcal continue à avoir de beaux jours devant lui. Qu’elle soit célibataire, divorcée ou veuve, chaque statut ayant ses variantes, la femme non légalement liée à un homme, doit faire avec un corps social qui aura un comportement donné avec elle et ce, quels que soient sa condition sociale ou son degré d’instruction. Il est sûr que celle qui est «bien née», habite un beau quartier et dispose d’un emploi gratifiant, n’est pas dans la situation de l’ouvrière de l’usine exposée à toutes les agressions mais, dans le fond, même si les vécus individuels peuvent différer, le regard posé sur les deux femmes sera de la même nature, à des variables près. Qu’il s’exprime de manière subtile ou grossière, celui-ci se donnera à ressentir sous une forme ou une autre. Le Maroc a beau avoir fait son entrée dans le XXIe siècle, les Marocaines ont beau être universitaires, pilotes de ligne ou ministres, leur place dans la société continue à être conditionnée par la présence ou non d’un homme à leurs côtés. L’absence d’un mari auprès d’une femme en âge d’être mariée est immanquablement perçue comme une incomplétude. On estime que quelque chose ne tourne pas rond chez cette personne, ou pire, qu’elle a un vice caché. Quand l’indulgence se veut au rendez-vous, le manque de chance est évoqué avec tout ce qu’il faut comme commisération. La célibataire (ou la divorcée) peut se distinguer sur un plan professionnel et social, il y aura toujours une voix aigrelette pour, en sourdine, murmurer «la pauvre !». D’où cette obsession du mariage chez les jeunes filles dont beaucoup sont prêtes à épouser le premier venu, fût-il le plus calamiteux des hommes, pourvu qu’elles puissent exhiber une bague au doigt. Avoir un époux est censé assurer à la fois le statut et la protection. Quelle est cette Marocaine qui n’a pas grandi en entendant dire qu’une femme doit avoir un mari «bach ighati liha rassha» (pour lui couvrir la tête). Qu’il est impératif d’être mariée, quitte à ce que l’époux ne remplisse que le rôle de «deffa» (porte) ? Comment, avec un tel conditionnement, ne pas se sentir vulnérable quand on est une «mra bla rajel»? Il est incontestable qu’assumer en solitaire (pour une femme comme pour un homme d’ailleurs) les petits et grands tracas de la vie n’est pas tous les jours une partie de plaisir. Que dans les situations comme la voiture qui ne démarre pas ou la plomberie qui explose, l’absence d’un gentil mari pour discuter avec le garagiste ou le plombier peut être amèrement ressentie. Faut-il pour autant virer à la paranoïa permanente ou, plus grave encore, à la dépréciation de soi dans laquelle tombent nombre de femmes sous prétexte qu’elles n’ont pas le «rajel» qui va «ighati lihoum rasshoum» ? Le regard de la société ne changera pas de sitôt. Par contre, celle sur laquelle celui-ci se pose peut travailler son ressenti, faire en sorte de ne plus se laisser atteindre par tous les dits et non-dits qui parsèment son chemin de «célibattante». Mais c’est aux mères que la tâche la plus importante revient : c’est de par l’éducation qu’elles donnent à leurs filles et à leur fils aujourd’hui que, demain, être ou ne pas être mariée restera ou ne restera plus un problème.