«Mirages»

Le cinéma marocain, à  des exceptions près, n’est pas porté sur les histoires gaies. Ses pionniers, marqués par la nouvelle vague du cinéma français, se sont essayé à  mettre en image, avec plus ou moins de bonheur, les problématiques existentielles de la post-indépendance. Leurs successeurs ont été plus modestes dans leur approche, réussissant du coup à  offrir au public marocain quelques vrais et bons moments de cinéma.

Que pensent nos jeunes ? Comment vivent-ils le Maroc présent ? Quelle conception ont-ils des rapports humains ? Pour en avoir un aperçu, quoi de mieux que de questionner les œuvres qu’ils produisent, que d’analyser le regard qu’ils portent sur la société dont ils sont issus et au sein de laquelle ils évoluent. A ce titre, Mirages, le film du jeune réalisateur Talal Selhami, en compétition lors du FIFM 2010, nous offre un condensé saisissant des peurs, des angoisses (et du pessimisme) qui travaillent la génération présente.

Talal Selhami est du même âge que les personnages qu’il met en scène dans son film. Comme beaucoup de jeunes de par le monde, il nourrit une prédilection particulière pour le cinéma fantastique à laquelle s’ajoute un goût prononcé pour les films d’horreur. Cette double sensibilité marque Mirages, son premier long métrage dont la production a été assurée par Nabil Ayouch.

L’histoire sur laquelle se construit l’intrigue est la mise en compétition de cinq jeunes, de profil différent, pour décrocher un emploi important dans une multinationale nouvellement installée au Maroc. A ces candidats, il est demandé, pour être départagés, de se soumettre à une épreuve inédite et peu orthodoxe. Le deal accepté, ils  sont embarqués à bord d’un bus dépourvu de vitres. Au bout d’un certain temps, celui-ci se crashe et les cinq postulants se retrouvent au milieu de nulle part, dans un espace plat, jonché de pierres et de ronces, sans âme qui vive aux alentours. Commence alors une descente aux enfers où l’enjeu cesse d’être de décrocher le job pour juste survivre.

Ce film, correctement maîtrisé sur le plan technique, n’est pas conseillé aux âmes sensibles, ni à ceux qui vont au cinéma pour se divertir agréablement. On en ressort proprement épuisé. Le penchant du réalisateur pour les films d’horreur se traduit par un usage décomplexé de l’hémoglobine. Les visages tuméfiés, le sang qui gicle sous les coups répétés, les scènes de rage et de colère, le réalisateur n’hésite pas à forcer le trait pour exprimer la férocité de la lutte qui, progressivement, va s’installer entre ses personnages, enfermés dans un huis clos extérieur. Placés dans une situation où il faut à la fois unir les efforts et se démarquer, les cinq candidats sont ballottés entre des sentiments contradictoires. Au fil de l’histoire, les personnalités se précisent, révélant les failles et les névroses de chacun. Le héros du film est un futur père, amoureux de sa femme et qui tente de faire primer l’esprit de solidarité sur les réflexes égoïstes. Pendant un temps, il parvient à donner le la au groupe, amenant ses compagnons de fortune à échanger et à s’épauler face à l’adversité. Sauf que, parmi les cinq, se trouve un junkie, un fils de riche, délaissé et méprisé par son père.

Que dire de ces 90 mn de coups de gueule et de coups de poing qui vous laissent groggy ? Si le but est là, le pari est réussi, on sort KO ! Le cinéma marocain, à des exceptions près, n’est pas porté sur les histoires gaies. Ses pionniers, marqués par la nouvelle vague du cinéma français, se sont essayé à mettre en image, avec plus ou moins de bonheur, les problématiques existentielles de la post-indépendance. Leurs successeurs ont été plus modestes dans leur approche, réussissant du coup à offrir au public marocain quelques vrais et bons moments de cinéma. Avec ses 28 ans, Talal Selhami représente la génération montante des cinéastes marocains. Passé par une université parisienne, il montre, dès cette première œuvre, une capacité certaine à diriger des acteurs et à construire des images, d’où la confiance placée en lui par Nabil Ayouch, son aîné. L’univers qu’il met en scène est cependant si noir qu’on ne peut ne pas se sentir interpellé. Un film est un film et ne prétend pas dire la réalité. Mais toute œuvre reflète la manière dont son auteur appréhende le monde. Certes, au cours de ce huis clos, l’entraide et le courage, personnifié notamment par le personnage féminin, sont présents. Mais la morale de l’histoire, au final, est que la névrose de certains est si grande qu’elle détruit tout. La question est donc la suivante. Ce film est-il représentatif d’un état d’esprit propre à l’ensemble des jeunes Marocains ou ne reflète-t-il que celui de son réalisateur ? L’accueil qu’il rencontrera dans les salles nationales le
dira.