Amina, coupable par essence

Les droits d’Amina auront été bafoués à  un triple niveau : par le viol qu’elle a subi, par son mariage en tant que mineure et par le fait d’avoir été l’objet d’un mariage forcé.

Sera-t-elle l’alter ego féminin, pour ce qui est du Maroc, du Tunisien Mohamed Bouazizi ? Son suicide, à l’instar de celui de l’icône de la révolution de jasmin, va-t-il créer l’électrochoc nécessaire à notre société pour lui faire prendre conscience de ses archaïsmes et engager la révolution des mentalités dont elle a tant besoin ? L’interrogation est de mon ami et psychiatre de renom, le Pr Driss Moussaoui. Je la reprends à mon compte, partageant avec lui et tant d’autres l’espoir brûlant qu’Amina Al Filali ne sera pas morte pour rien.

L’onde de choc provoquée par le décès de cette adolescente, morte des conséquences de l’application d’une loi infâme et moyenâgeuse est immense sur le plan national et international. La toile a été prise d’assaut par les internautes. Leurs réactions expriment l’émoi, la colère, le dégoût, l’incompréhension mais également la honte. Par le suicide d’Amina, les Marocains d’ici et d’ailleurs se sont, en effet, vu renvoyer une image bien peu glorieuse de leur société. Ainsi, dans ce Maroc qui se targue d’ouverture et de respect des droits de l’homme, une mineure s’est retrouvée livrée pieds et poings liés à son agresseur par le fait même de la loi. A l’homme qui l’a violée, elle s’est vue mariée de force par l’institution judiciaire. Au lieu de la protéger et de punir son agresseur, les juges ont fait de  son violeur, son époux, donnant un cadre légal à la violence sexuelle que celui-ci pouvait continuer à exercer sur elle. Le résultat ne s’est pas fait attendre : à force de maltraitance, Amina a mis fin à ses jours. De la pire façon qui soit : en avalant de la mort-aux-rats.

Tout ou presque a été dit sur la dimension ignominieuse de ce drame. Les faits parlent d’eux-mêmes et quiconque a un minimum d’humanité ne peut qu’être profondément choqué par cette histoire. Pourtant, et cela n’est pas fait pour redorer leur blason, du côté des partis politiques, c’est silence radio. Ainsi, par exemple, aucun d’eux n’a jugé bon de venir joindre sa voix à celles des ONG qui ont organisé un sit-in devant le Parlement pour exiger le retrait de l’article incriminé. Par contre, une fois n’est pas coutume, on ne peut que louer la manière dont le ministre de la communication a réagi. «Cette jeune fille a été violée à deux reprises, la première fois par cet homme et la deuxième fois parce qu’elle a été mariée à son violeur», a déclaré M. Khalfi, laissant filtrer, tout ministre PJD qu’il soit, une réelle émotion face à ce drame. On n’en dira pas autant de sa collègue, Bassima Hakaoui. L’unique ministre femme du gouvernement s’est contentée de reconnaître que le mariage des mineurs constituait «un problème à résoudre» et qu’il fallait ouvrir un «débat national» pour réformer l’article 475. Un débat national ! Comme s’il y avait des choses «à débattre» dans le fait de donner la possibilité à un violeur d’échapper à la prison en épousant sa victime ! Voilà des années que les féministes réclament l’abolition de cet article tout comme elles dénoncent les articles 20 et 21 qui permettent au juge de procéder au mariage d’une mineure. Mais, sous le poids du conservatisme ambiant, leurs voix se sont perdues dans le désert. D’où l’abomination vécue par Amina. Les droits de celle-ci auront été bafoués à un triple niveau : par le viol qu’elle a subi, par son mariage en tant que mineure et par le fait d’avoir été l’objet d’un mariage forcé. Or que répond le ministre de la justice à cela ? Que les procédures légales ont été respectées ! Et que lit-on dans le communiqué de son ministère : «Le parquet s’est retenu d’engager des poursuites en prenant en compte l’intérêt de la mineure et pour donner suite à sa demande et à celles de son père et de l’homme qui l’a épousée, conformément à la loi». L’intérêt de la mineure ! Hallucinant ! L’intérêt de la mineure que de la remettre dans le lit de son violeur ! Et cette mineure violée aurait émis une demande dans ce sens ! Ces quelques lignes illustrent la mentalité archaïque de ces hommes de loi et l’enfermement mental dans lequel ils sont et avec lequel ils rendent la justice. La dévastation qu’occasionne un viol sur celle (ou celui) qui en est victime ? Ils ne savent pas ce que c’est. Ou, plus grave encore, ils en ont sans doute conscience, mais, dans leur esprit, il n’y aurait pas eu viol si la victime ne l’avait pas, d’une certaine manière, voulu. Celle-ci est donc, toujours quelque part, responsable de ce qui lui est arrivé. D’où son «intérêt» à épouser son violeur, ayant perdu la seule chose qui faisait sa valeur en tant que femme : sa virginité. Son honneur et, surtout, celui de sa famille sont ainsi saufs et eux, juges, auront rempli leur devoir envers la société. Ainsi pensent-ils et, avec eux, tant et tant d’autres. Et c’est cela qui a tué Amina. Aussi sûrement que si on lui avait tiré une balle dans la tête. Alors cette affaire et l’indignation qu’elle a soulevée au delà des frontières va-t-elle faire réfléchir et contribuer à faire évoluer les mentalités ? Il n’est pas interdit de rêver même s’il ne faut pas trop se bercer d’illusions.