Ambiance bon enfant dans un tribunal… ouvert aux quatre vents

des fonctionnaires se souviennent encore du jour ou un aliéné a fait irruption dans le hall d’entrée, juché sur un cheval de ferme.

La bonne ville de Berrechid abrite depuis très longtemps un asile psychiatrique, le premier du Maroc. On ne sait quelles effluves s’en échappent, mais au tribunal non loin, il s’en passe de belles. Commençons par le bâtiment abritant le tribunal. Il ne répond à aucune logique, comme devrait le faire un service public dédié aux citoyens. Ouvert aux quatre vents, il a curieusement relégué les services du greffe au sous-sol, dans un entrelacement de couloirs. Pourtant, c’est là que se rendent en priorité les personnes ayant à traiter une affaire au tribunal, et il n’est pas de jour où l’on ne croise un quidam égaré, demandant à quiconque porte robe, ou portant des dossiers en main : «Où se trouve le greffe, s’il vous plaît» ou «le service d’état-civil ?». En général, dans la plupart des tribunaux marocains, on trouve des indications, localisant tel ou tel service.

A Berrechid, rien de tout cela, le justiciable n’a qu’à se débrouiller. Le personnel œuvrant en ces lieux est aussi bizarre dans ses comportements, qu’il s’agisse de juges, greffiers, secrétaires ou autres. Ces braves gens devraient avoir pour objectif une saine application de la justice, c’est pourquoi ils sont rémunérés. En fait, ils travaillent, certes, mais, en général, ils ont l’esprit ailleurs. C’est que ces fonctionnaires, contrairement à ceux de Casablanca ou Rabat (par exemple), ont un problème particulier, qui impose des contraintes lourdes : Berrechid n’étant pas une ville de résidence (du moins jusqu’à ces dernières années), la plupart des fonctionnaires doivent venir de Casablanca, ce qui pose des problèmes de transport, de sécurité, de ponctualité, etc. On a ainsi vu des audiences reportées car le magistrat concerné n’avait pu joindre son poste à temps ; ou parce que le taxi blanc transportant tel greffier… est tombé en panne ! Mais, malgré tout, et vaille que vaille, le tribunal remplit son rôle de régulateur social. Les affaires qu’on y traite sont de nature rurale : contestation de terres, de superficie, de limites ; divagation de troupeaux sur les terrains d’autrui. Le pénal n’est pas en reste, car les paysans sont aussi des coléreux, et n’hésitent pas à recourir à la violence dès que l’on s’approche de leurs récoltes, ou de leurs habitations, ce qui engendre des dossiers de violence, coups et blessures assez fréquemment.

Depuis quelque temps, la ville connaît un regain d’activités, dans divers domaines comme l’industrie aéronautique, les prestations de services, ce qui a incité bon nombre de sociétés à s’y installer. Le tribunal s’est alors mis au diapason : installation de terminaux informatiques, multiplication des ordinateurs dans les locaux du tribunal, service d’E-greffe en cours de mise en place. En effet, la nature des affaires traitées a sensiblement changé, passant doucement du monde rural au monde du business et des affaires. Et c’est ainsi que progressivement, le tribunal de première instance de Berrechid monte en puissance, avec également un nouveau département des affaires commerciales, chargé de centraliser toutes les affaires ou dossiers concernant les sociétés.

Ceci permet aussi de désengorger le tribunal de Casablanca, qui n’arrive plus à traiter dans des délais corrects, la multitude d’affaires qui lui sont soumises. Et dans cet ordre d’idées, le ministère envisage dans un avenir proche des travaux d’agrandissement de ce tribunal, notamment par l’addition de deux salles d’audience, permettant une meilleure fluidité dans le traitement des contentieux… Mais l’asile n’est vraiment pas loin, et des fonctionnaires se souviennent encore du jour où un aliéné a fait irruption dans le hall d’entrée, juché sur un cheval de ferme. Il a fallu beaucoup de persuasion pour le maîtriser, et, depuis, le tribunal est ceinturé par une belle clôture, sans compter les gardiens chargés d’écarter aussi les chiens errants et autres animaux en vadrouille (poules, canards, chats)…De tout ceci se dégage, il est vrai, une ambiance assez bucolique, une bouffée d’air frais qui ne manque pas de réjouir les Casablancais de passage, et relativise par là même tous les contentieux pendant devant le tribunal de Berrechid !