« Allah ykharajna man dar el ayb bla ayb »

Avec la Santé et l’Education, la Justice est le grand corps malade du pays. Sa déliquescence est telle que même le plus irréprochable des citoyens n’est pas à  l’abri de ses errements. Les prisons débordent sous le nombre des détentions provisoires, la présomption d’innocence étant remplacée par la présomption de culpabilité.

Quand elle avait écho d’un problème grave affectant une personne de sa connaissance, l’expression qui revenait aussitôt dans la bouche de ma grand-mère était «Allah ykharajna man dar el âyb bla âyb». A l’époque, cette maxime ne me parlait guère, le sentiment d’invincibilité étant le lot de la jeunesse. Et puis, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier «sortir de la maison des tares sans tares» ? Hormis les problèmes de santé sur lesquels on peut ne pas avoir prise, chacun dans la vie n’a-t-il pas que ce qu’il mérite ? Un peu comme à l’école. Les bons élèves ont de bonnes notes et les tire-au-flanc des zéros pointés. Sauf que, au fil du temps, on apprend que, dans la vraie vie, cela ne se passe pas nécessairement de la sorte. Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui ont le tableau d’honneur ni les plus mauvais qu’on affuble du bonnet d’âne. Cela s’avère particulièrement vrai quand certaines institutions dont le rôle est essentiel sont défaillantes dans une société, ainsi que c’est le cas, aujourd’hui, dans le beau pays qui est le nôtre.

Notre pays, et cela est dénué de toute ironie, est beau, effectivement. Il est beau par son climat, il est beau par ses paysages et il est beau également par son peuple dont les qualités humaines sont grandes, notamment quand on quitte la métropole pour pénétrer le Maroc profond. Mais cette beauté aujourd’hui se fait de moins en moins perceptible tant les dysfonctionnements sont importants. Si importants que, dans toutes les couches sociales et dans toutes les catégories d’âge, le désir d’abandonner le navire émerge avec une force inquiétante, une force à la mesure du profond malaise qui travaille la société. Avant, quand les études ou le besoin de travailler poussaient quelqu’un à partir à l’étranger, ce départ s’inscrivait dans une logique de retour. On s’en allait non pas pour quitter le pays mais pour passer un temps ailleurs et revenir. La perspective a désormais changé. Ceux qui partent le font de plus en plus dans une perspective définitive, que ce soit pour les études ou pour des raisons professionnelles. Et, alors que cette idée ne traversait même pas la tête des étudiants que nous étions jadis, obtenir la nationalité du pays d’accueil devient presque, sinon plus important que de décrocher un diplôme. Parce qu’on se sent mal chez soi pour toutes les raisons que l’on sait. Parmi celles-ci, on s’arrêtera sur une, essentielle : la peur constante d’être touché par l’arbitraire. «Lahla ytayah âlina batel» est une autre de ces expressions populaires  que l’on entend très souvent, et pas seulement dans la bouche des grand-mères. Avec la Santé et l’Education, la Justice est le grand corps malade du pays. Sa déliquescence est telle que même le plus irréprochable des citoyens n’est pas à l’abri de ses errements. Les prisons débordent sous le nombre des détentions provisoires (80% des détenus), la présomption d’innocence étant remplacée par la présomption de culpabilité. Et puis comment ne pas parler de la manière dont sont menés ces grands procès pour dilapidation de fonds publics comme celui, actuellement en cours, de la CNSS lors desquels, pour donner à l’opinion publique le sentiment que personne n’est au-dessus de la loi, on inculpe sous le même chef d’accusation tous les responsables qui se sont succédé à la tête de l’institution pendant plusieurs décennies. Et d’y retrouver ainsi des personnalités connues jusque-là pour leur parfaite intégrité et dont le nom se retrouve brutalement traîné dans la boue. La machine judiciaire se fait ainsi broyeuse d’hommes, brisant des vies et fabriquant du ressentiment à tour de bras, contribuant ainsi à accroître l’insécurité au sein de cette société dont elle est censée assurer la protection. Ainsi, du danger représenté par toutes ces personnes arrêtées sans discernement et qui, une fois relâchées après plusieurs années de détention, sont devenues de vraies bombes à retardement. L’erreur judiciaire existe partout, même dans les Etats de droit les plus accomplis. Mais chez nous les maux dont souffre la justice sont tels qu’on ne peut que prier chaque jour pour que «el batel» ne s’abatte pas sur notre tête. Et pour que, comme le disait ma grand-mère, «Allah ykharajna men dar el âyb bla âyb».