«Libre dans ma ville»

Au cours d’une journée glaciale qui a obligé les passants et les passantes des grandes artères de la vieille ville à porter capuches, écharpes, chapeaux et bérets, leur donnant ainsi un air presque ridicule, un homme à l’allure altière se distingue par le port d’une djellaba en laine blanche surmontée d’un fez rouge sang. Le pas léger et l’air satisfait, il passe son chemin comme s’il traversait l’esplanade de la grande mosquée de la Tour Hassan. Ce n’est pourtant pas un vendredi, jour saint où nombreux sont les gens, plus ou moins fidèles, qui portent le costume traditionnel de circonstance assorti d’un petit tapis de prière made in China. Non, c’est un dimanche tranquille et calme. Peu de voitures passent, ce qui permet une circulation très fluide invitant plutôt à la flânerie n’eût été la basse température qui sévit et l’air glacial inhabituel pour les gens de la ville. L’homme en djellaba ne semble guère se soucier de la température qui fait frissonner les passants. Il jette, mine de rien, des regards obliques et concupiscents sur des passantes frissonnantes sous leurs doudounes. S’arrêtant devant un marchand de châtaignes grillées, il soulève un pan de sa djellaba, fouille dans la poche de son saroual et sort un porte-monnaie à l’ancienne dont il tire le zip et prend de la monnaie. Muni de son cornet de châtaignes brûlantes, il poursuit son chemin en dépiautant sa friandise d’un air toujours satisfait. A l’angle d’une rue, il esquisse une autre halte devant un marchand de journaux qui déballe la presse du jour et des livres piratés de tous genres. Il attend patiemment que le marchand achève sa besogne avant de se saisir d’un quotidien bariolé de gros titres, l’un dénonçant tel scandale de mœurs et l’autre révélant tel crime crapuleux. L’homme ne semblant pas goûter ce genre d’information, il remet doucement l’exemplaire sur la pile de journaux et esquisse un pas vers les livres. Des guides juridiques en arabe et en français édités à compte d’auteur ctôtoient un Tariq Ramadan piraté dont la photo expose cet air plein de suffisance qu’il montre sur les plateaux de télé en France. D’autres ouvrages photocopiés de Marc Lévy et de l’inévitable Coelho flirtent avec l’opuscule d’un auteur inconnu, non loin de «Mein Kampf» d’un certain Adolph Hitler fraternisant et côtoyant un ouvrage de Sigmund Freud. Qui l’eût cru ? Aucun produit vendu par cette librairie à ciel ouvert ne semble attirer l’attention de notre homme. Il s’attarde pourtant sur presque tous les titres mais sans cesser de dépiauter amoureusement ses châtaignes refroidies. Et pendant qu’il passe en revue la presse du jour et survole les titres des livres piratés, une grande silhouette le frôle. Un grand bonhomme portant un large qamis gris et une longue grande barbe drue le bouscule, sans s’excuser, pour repêcher un gros livre à la couverture cartonnée verte. Loin d’être piraté, cet ouvrage dont le titre s’étale sur trois lignes relève de cette littérature plus ou moins théologique, venue de l’Orient, qui s’expose ou s’impose un peu partout. L’homme en djellaba jette un regard en biais au barbu et fait une moue que ce dernier interprète comme une désapprobation.
«Qu’est-ce que vous avez contre ces livres de foi ?», demande-t-il d’un air agressif ? «D’abord, la foi n’a pas besoin de ce genre de livres pour être consolidée. Et puis, dites-moi, qu’est-ce que vous avez contre le costume traditionnel de chez nous pour porter ces haillons pakistanais dont la tristesse et la saleté des couleurs sont une insulte à la religion musulmane, laquelle considère la propreté comme un élément constitutif de la foi ?» Sentant que cette querelle théologique allait déboucher sur une «guerre des religions», et craignant pour son commerce, le marchand de journaux s’interpose pour calmer ces deux étranges belligérants à coups de «na3lou Chitane, al ikhwane !» (Maudissez Satan, mes frères !) Un client témoin de la scène prend un quotidien et, goguenard, il demande à un ami qui l’accompagne: «De ces deux frères comme ils disent, lequel est un frère dans cette histoire à ton avis, l’homme en djellaba ou l’autre en qamis marron, couleur cafard ?». Al Kafer billah, serait-on tenté de répondre dans un mauvais jeu de mot bilingue qui arrachera à peine un sourire face à «la sainte ignorance» qui fait fureur et… qui fait rire à nos dépens.
C’est à ce moment-là que, toute vitesse et toute fumée dehors, surgit un bus après avoir slalomé entre un petit taxi et un gros 4X4. Il s’arrête sans crier gare devant le marchand de journaux. Le chauffeur s’extirpe de son siège, descend du véhicule, prend un quotidien, lance trois pièces sur la pile et remonte dans son véhicule. En redémarrant il laisse s’échapper un gros nuage noir sur tout ce beau monde. Mais c’est l’homme en djellaba blanche immaculée qui en a fait les frais. L’autre avec son qamis couleur cancrelat n’en a cure. Quant au bus en question, c’est un véhicule des transports en commun appartenant à une société privée qui a choisi -et mis en exergue sur le flanc de tous ses véhicules- cet étrange slogan écolo-anarchiste : «Libre dans ma ville».