«Les anneaux de la paix»

En tant que marocains, le judaïsme est constitutif de notre identité au même titre que l’islam, au même titre que l’arabité,que la berbérité,que l’africanité.

On les a prévenus qu’à moins de trente personnes, ce serait contre-productif. 1300 répondront à leur appel posté sur Facebook. Suffisamment pour noircir de monde la rue où se trouve l’édifice religieux. 1300 «anneaux de la paix», du nom de code donné à l’opération, pour former une chaîne symbolique autour de la synagogue d’Oslo. «Parce que l’islam, c’est défendre les autres», dira l’un des organisateurs. L’idée de cette initiative revient à Hajrad Arshad, une jeune musulmane de Suède que les attentats au Danemark voisin ont profondément ébranlée. Le terroriste qui a commis le double attentat de Copenhague, le premier contre un centre culturel où se tenait une conférence sur «Islam et liberté d’expression», le second contre une synagogue à l’heure du shabat, était à peine plus âgé qu’elle. Elle a 17 ans, lui en avait 22. Sauf que lui était danois. Sauf que lui avait «la haine» quand elle est habitée par le désir du vivre-ensemble dans la paix et le respect mutuel. Alors, quand d’autres se taisent ou se raidissent dans la position victimaire, la jeune Hajrad a voulu agir. Dans l’attaque contre la synagogue de Copenhague (un mort) à l’image de celle, en janvier dernier, contre l’hypermarché casher de Vincennes (cinq morts), elle a vu ce qu’il est difficile de ne pas voir ; un pur acte antisémite. Aussi, en tant que musulmane, elle a proposé à d’autres jeunes musulmans suédois de venir à la synagogue un jour de shabat pour, en constituant une chaîne humaine, offrir leur protection aux fidèles juifs d’Oslo. Le symbole est fort, l’image est belle et, par ces temps de replis identitaires où chacun se défausse sur l’autre, la démarche exemplaire.

A Copenhague comme à Paris mais aussi à Bruxelles et, avant, à Toulouse, le terrorisme djihadiste a visé des juifs parce que juifs. De ces attentats ciblés, le plus insupportable à l’esprit reste celui commis par Mohamed Merah qui avait tué froidement et à bout portant des enfants dans une école israélite toulousaine. L’antisémitisme est constitutif de l’idéologie djihadiste. La haine du juif y est clairement revendiquée. Mais le plus grave, et ce que nous n’aimons pas voir, est que cet antisémitisme ne caractérise pas les seuls affidés de Daesh et d’Al Qaïda. La confusion sémantique entre juif, sioniste et israélien nourrit la détestation des enfants de Moïse à une échelle plus large chez les musulmans d’Europe comme au sein du monde arabo-musulman. Certes, les dignitaires politiques et religieux se fendent de grandes déclarations de principe qui condamnent l’antisémitisme. Mais, hors micro, la tendance est d’évacuer la question en lui opposant pêle-mêle l’islamophobie, les enfants palestiniens tués dans l’indifférence générale et, surtout, le parti pris des médias occidentaux accusés d’en faire des tonnes chaque fois qu’un juif est tué. Cela est vrai, ce n’en est pas pour autant recevable comme arguments. Car l’injustifiable ne se justifie pas, même par un autre injustifiable. Les crimes d’Etat commis par Israël en Palestine ne justifieront jamais que l’on prenne, parce qu’elle est juive, une gamine par les cheveux et qu’on lui tire dessus. L’expliquer oui, le justifier, jamais. Pour X raisons, dont le conflit israélo-palestinien,  l’antisémitisme, ou plutôt l’antijudaïsme (les musulmans étant tout aussi sémites que les juifs), sévit au sein de nos sociétés. On le retrouve dans les manuels scolaires, dans le discours de nombreux imams, plus grave encore, dans l’inconscient collectif. C’est une plaie qu’il nous faut combattre. Car l’antijudaïsme n’est qu’une des expressions de la haine de l’autre. Et dans la haine de l’autre, il y a la haine de soi. Car qui est l’autre sinon un humain comme soi ? En tant que Marocains, le judaïsme est constitutif de notre identité au même titre que l’islam, au même titre que l’arabité, que la berbérité, que l’africanité. Les Juifs et les Musulmans appartiennent au même peuple sémite.

C’est de cette histoire là qu’il faut nourrir nos enfants pour leur apprendre à grandir dans l’acceptation de l’Autre, surtout en ces temps où le monde se réduit à un village. L’histoire des hommes est faite de guerres, d’injustices, de spoliations  en tout genre… Il faut se battre pour défendre ce qui est à soi. Mais le plus important, le plus précieux à préserver est ce qui fonde notre humanité. Dès lors que le socle des valeurs humaines est fissuré, la monstruosité menace. L’expansion de Daesh à travers la captation de nos jeunes nous en offre une terrible expression. Voilà pourquoi les «anneaux de la paix» d’Hajrad et de ses camarades d’Oslo sont un bel exemple de ce combat pour les valeurs humaines qu’il faut urgemment opposer aux barbares des temps modernes.