Al Harraz ou la mémoire retrouvée

Il s’agit de créer l’offre culturelle pour multiplier ce désir chez une jeunesse qui a envie de nourrir ses rêves et libérer son imaginaire. Tel est le don que l’on pourrait faire à  l’avenir, si l’on compte en avoir un. Dans le contexte houleux que connaît le monde dit arabe, on entend de plus en plus dire, et à  juste titre, qu’au Maroc, il existe une liberté de parole. C’est vrai, mais une liberté pour dire quoi, si l’on ne sait pas rêver, avoir les mots et les paroles pour le dire et un imaginaire riche pour y puiser le tout ? Pour enchanter le monde, encore faut-il savoir chanter.

Pour fuir l’abstraction du texte, Camus avait coutume de dire qu’il préférait se réfugier dans le théâtre. Il alla même plus loin lorsqu’il a fait dire au personnage principal, Clémence, dans son roman La Chute : «Maintenant encore, les matchs du dimanche, dans un stade plein à craquer, et le théâtre, que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits du monde où je me sens innocent». C’est  une autre innocence que l’on pouvait ressentir, vendredi dernier au théâtre Mohammed V à Rabat, au cours d’une soirée théâtrale inédite qui avait le goût acidulé de la mémoire retrouvée. Ce soir là, une pièce de théâtre surgie d’un passé, pas si simple, nous a fait traverser une mémoire marocaine quasi intacte. Certains acteurs, rares, de cette mémoire étaient encore là ainsi que toute la magie du texte et sa haute teneur. Il s’agit du célèbre Al Harraz, mise en scène à la fin des année soixante par Tayeb Seddiki sur un texte de Abdeslam Chraïbi. Aujourd’hui, elle a été revisitée et remise en scène (et en selle ?) par Mohamed Zouheir dans le cadre d’une coproduction entre l’association Aquarium et le Théâtre Mohammed V.

Un petit rappel utile : les quinquas et les quadras des premiers rangs  dans un théâtre plein à craquer, sont  nombreux, malgré leur âge, à n’avoir jamais vu cette pièce par le passé. Plus nombreux encore sont ceux qui n’en n’ont jamais entendu parler, mais fredonnaient les chants qui montaient d’une scène investie par une troupe au talent certain. En effet, Al Harraz dont on n’a, hélas, gardée qu’un enregistrement improbable en noir et blanc, est d’abord une pièce qui a été à l’origine de l’avènement de Nass el Ghiwane et plus tard de Jil Jilala. Puisant dans le patrimoine du malhoun et adaptée d’après une qacida intitulée Harraz Aouicha de Mohamed Belkorch, cette pièce a été mise en scène en 1968 par Seddiki alors en pleine effervescence artistique. On connaît la suite : nombre de comédiens qui avaient porté cette pièce ont emprunté, avec succès, une autre voie que celle du théâtre. Seul «rescapé» de cette aventure artistique et témoin de cette rencontre, Moulay Tahar Al Asbahani de Jil Jilala qui campe aujourd’hui le rôle de Harraz. Dans la nouvelle mise en scène, Mohamed Zouheir a joué à la fois sur l’ancienne mouture et une recherche esthétique nouvelle, mise au goût du jour, mais sans une rupture totale au niveau du texte et du décor tout au moins. Il faut aussi préciser qu’une dame a fait le lien et la couture entre l’ancienne et la nouvelle version. Il s’agit de Maria Seddiki, costumière en chef et de talent qui a dessiné de nouveaux costumes plus en phase avec les nouvelles intentions du metteur en scène.

On sait que le théâtre authentique de création n’est jamais attendu. On ne sait pas ce qui nous attend et puis on est, ou pas, frappé par une magie qui opère, ou pas. Mais s’il n’est pas attendu, il est alors entendu, comme c’est le cas ce soir, par un public composite et de tous les âges, qui tend l’oreille à tel chant mélancolique ou s’esclaffe à telle réplique et telle mimique. N’est-ce pas le propre d’un spectacle vivant que de produire de tels effets ? On a entendu des rires  d’enfants au-dessus d’éclats de rires adultes qui cesseront dès qu’un chant langoureux traversera la scène puis se dissipera côté jardin. Une scène ouverte laisse un espace de liberté aux comédiens (tous à féliciter) qui se dédoublent dans une noria de transformations soudaine et raccord à la faveur de costumes et d’accessoires aux multiples fonctions. On peut dire sans ambages, qu’avec Al Harraz, le théâtre marocain vient de s’enrichir d’une tradition qui n’existe que dans les pays qui ont une longue expérience et des pratiques efficientes en la matière. Il s’agit de revisiter le patrimoine théâtral marocain.

Certes, on ne compte pas par centaines des textes fondateurs et originaux, mais il est des adaptations de Abdelkader Kangourou et de Saïd Sedaine qui n’ont jamais été remises en scène avec une nouvelle approche esthétique. Autre enseignement tiré après cette soirée au théâtre, même si elle relève plus de la redite que de la trouvaille : on a tort de laisser le vide creuser le vide en matière d’art et de culture. Il y a un public pour les choses de la culture, une soif de voir s’exprimer le talent, un désir de spectacles vivants.(Il n y a pas que les concerts de musique et l’art de la foule !). Il s’agit de créer l’offre culturelle pour multiplier ce désir chez une jeunesse qui a envie de nourrir ses rêves et libérer son imaginaire. Tel est le don que l’on pourrait faire à l’avenir, si l’on compte en avoir un. Dans le contexte houleux que connaît le monde dit arabe, on entend de plus en plus dire, et à juste titre, qu’au Maroc, il existe une liberté de parole. C’est vrai, mais une liberté pour dire quoi, si l’on ne sait pas rêver, avoir les mots et les paroles pour le dire et un imaginaire riche pour y puiser le tout ? Pour enchanter le monde, encore faut-il savoir chanter.