Ainsi va le monde

«Alors et au Maroc comment ça va ? Il paraît que le Roi va tout chambouler, vous allez avoir une Constitution, un parlement, des partis politiques… En Tunisie, c’est réglé non ? Tiens, ça bouge aussi en Syrie, on dirait. C’est quoi comme Musulmans là -bas, des chiites aussi comme les Iraniens ?». On a ainsi fait le tour du monde de la douleur, de la fureur et de la violence dans une ambiance de bistro et avec des propos de comptoir.

De retour d’un bref voyage hors des frontières, j’ai retrouvé le pays avec un sentiment de plaisir qui ressemblait à de la joie : celle que l’on éprouve parfois sans comprendre qu’elle est la petite sœur du bonheur. Sentiment exagéré, diront certains esprits chagrins, car par ces temps d’auto-flagellation et de fronde il est devenu suspect de ressentir quoi que ce soit de positif. Non, ce fut une vraie joie, toute simple mais réelle. C’est le grand Hugo qui a dit quelque part que «pour être heureux, il ne suffit pas d’avoir le bonheur, il faut le mériter». J’avoue que je ne sais pas si ce moment bref de satisfaction est mérité ou non. En tout état de cause, il en fut ainsi par cette douce fin de journée printanière, alors que des paysages familiers défilaient sur l’autoroute de Casa-Rabat. Je sais que ce sentiment, somme toute personnel et égoïste, n’intéresse que celui qui l’éprouve. Mais cette chronique étant d’humeur, même passagère, le chroniqueur est tenu d’en faire état.

De tout temps, il y a eu des époques où tout bouge et où les hommes se sentent menacés ou interpellés par cette mobilité des choses. On a alors appelé «conservateurs» ceux qui s’en défient et nommé «progressistes» ceux qui s’en félicitent. C’est, pour faire court et schématique, la division sociale qui a circulé depuis des siècles. Aujourd’hui, le monde étant réduit à un village par la circulation de l’information et le progrès de la technologie de la communication, tout le monde observe le changement chez les gens d’en face, à travers la fenêtre de la télé ou de l’ordinateur, et le vit par procuration. Seulement voilà, comment les uns et les autres vivent ces images et ces informations selon qu’ils résident dans tel pays développé ou dans tel autre en retard ou en sous-développement ? C’est l’expérience que j’ai vécue en France lors de ce bref séjour mentionné et c’est aussi l’observation que l’on peut faire à travers les médias ou chez les analystes et autres experts en tout qui les hantent. Deux grands événements planétaires se sont télescopés au début du printemps : les révoltes dans ce qu’on appelle Monde arabe et notamment en Libye et les catastrophes naturelles puis nucléaires au Japon. En les commentant avec des autochtones français de souche, je me suis rendu compte du degré d’uniformisation de la pensée et du nivellement de l’information par les médias. Tout d’abord, ces derniers ont eu bien de la peine à hiérarchiser l’information et à départager ces deux événements mondiaux. Les ouvertures des JT à la télé comme les unes des journaux n’en pouvaient plus de jongler avec les loufoqueries de Kadhafi et la détresse du peuple nippon. Les conversations et commentaires étaient à l’avenant. «Alors et au Maroc comment ça va ? Il paraît que le Roi va tout chambouler, vous allez avoir une Constitution, un Parlement, des partis politiques… En Tunisie, c’est réglé non ? Ah ! les pauvres Japonais, des gens aussi minutieux, aussi disciplinés et aussi compétents en matière de technologie qui se font avoir par surprise, si c’est pas malheureux. Remarque, on n’est pas à l’abri non plus avec des centrales installées n’importe comment sur des zones sismiques. D’ici que ça nous tombe sur la gueule… Tiens, ça bouge aussi en Syrie, on dirait. C’est quoi comme Musulmans là-bas, des chiites aussi comme les Iraniens ?».

On a ainsi fait le tour du monde de la douleur, de la fureur et de la violence dans une ambiance de bistro et avec des propos de comptoir. Le soir devant le petit écran, des experts en tout et en rien se sont mis à penser l’imprévisible et à tirer des plans sur la comète. Et comme disait Annah Arendt avec lucidité : «Penser l’imprévisible, c’est accorder à ce qui arrive la capacité de bouleverser tous nos repères».

Vu d’ici, les gens de l’hémisphère nord nagent dans la prospérité économique, la liberté politique, la démocratie, la justice sociale, les droits de l’homme, la liberté de la presse et tutti quanti. Bref, toutes ces choses qui font bouger le monde arabe, musulman ou africain et que nous guettons tous les soirs, les yeux rivés sur des télés qui, elles-mêmes, nous regardent et nous scrutent pour en faire état à ceux qui nous font envie.

Ainsi va le monde et nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus supporter que l’on parle de certaines choses autrement qu’en connaissance de cause.