Aid Al Adha, loin de ses valeurs

Lors de l’Aid Al Adha, le vide qui s’opère dans les villes montre le poids de la campagne sur celle-ci. Il illustre le besoin de l’une par rapport à  l’autre mais également, aussi, combien l’une peut étouffer l’autre. L’évaporation quasi-totale des mendiants et quémandeurs en tout genre les jours suivant l’Aid est, à  ce niveau, hautement révélatrice.

Pendant quinze jours, à l’instar des autres villes du Royaume, Casablanca s’est vidée d’une bonne partie de sa population. Le bonheur ! Des artères dégagées, une circulation fluide, des nuits tranquilles. Grosses berlines et vendeurs de kleenex ont dégagé le paysage, riches comme pauvres ayant mis les voiles. Les premiers, destination Marrakech, les seconds, le Maroc profond. Quinze jours avant, c’était la folie à bord. Il fallait tenir son sac, plus fermement que jamais, se claquemurer plus encore dans sa maison. Bien vérifier, avant de se coucher que les rideaux étaient tous descendus et les serrures fermées à double tour. En même temps que les ovins qui prenaient d’assaut la ville, tout ce que celle-ci comptait comme petite délinquance y mettait les bouchées doubles. Normal, à 3 500 DH le mouton, il fallait en tondre des têtes pour parvenir à s’offrir une bête !
Aïd Al Adha est la plus grande fête religieuse de l’islam. Et la plus grande fête tout court des Marocains. Celle lors de laquelle tout s’arrête, l’économie formelle comme -et surtout- informelle. Malheur à celui qui n’a pas fait ses provisions en viande et légumes frais à temps, il est bon pour le régime pâtes et conserves de longs jours durant. Aïd Al Adha, par ce qu’il génère comme comportements sociaux, permet des arrêts sur image très instructifs. Tout en rappelant les fondamentaux de la société, il éclaire sur les évolutions de celle-ci et souligne les dérives. Première information, qui n’en est pas une : au Maroc, la famille élargie continue à bien se porter et le lien ville/campagne demeure solide. Lors de cette fête, le vide qui s’opère dans les villes montre le poids de la campagne sur celle-ci. Il illustre le besoin de l’une par rapport à l’autre mais également, aussi, combien l’une peut étouffer l’autre. L’évaporation quasi-totale des mendiants et quémandeurs en tout genre les jours suivant l’aïd est, à ce niveau, hautement révélatrice. En même temps qu’elle nourrit la ville, la campagne déverse sur elle sa misère tout en se vidant de sa force vive.

Si le sens de la famille élargie perdure, la nucléarisation de la cellule familiale n’en va pas moins bon train. D’où l’essor du tourisme local pendant ces jours fériés. Celui-ci demeure, certes, le fait d’une minorité mais il est révélateur des transformations opérées au sein de la société. Célébrer l’aïd selon la tradition demande à ce que la famille soit large et que l’environnement social s’y prête. Dans un quartier populaire, même si la cellule familiale est réduite, on ne se pose pas la question : quels que soient ses revenus et/ou le nombre de ses enfants, le chef de famille doit ramener un mouton à la maison, le plus gros de préférence. Plus le niveau de vie s’élève et/ou dès lors que les enfants quittent la maison ou, au contraire, ne sont pas encore de ce monde (jeunes couples), moins la pression se fait forte. Profiter des jours de l’aïd pour aller respirer un bol d’air ailleurs devient alors la règle.

La célébration de Aïd Al Adha est belle en ce qu’elle participe à faire vivre (ou revivre) le lien familial. Enfiler ses plus beaux vêtements et faire le tour des grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines, c’est tout juste magnifique. C’est bon de se sentir appartenir à une famille, cela rend plus fort pour affronter la vie et ses épreuves. Mais, dans le même temps, disons-le tout de go, quitte à choquer : que ces moutons qui bêlent à déchirer l’âme, que ce sang qui gicle, que ces bouchers qui envahissent la ville avec leurs tabliers souillés et leurs couteaux sanguinolents, que tout cela est pénible, voire insupportable. Certes, Aïd Al Adha est l’occasion pour le musulman de renouveler sa foi et sa soumission à Dieu. Mais témoigner de celles-ci implique-t-il obligatoirement de faire couler le sang de sa propre main ? Est-il vraiment indispensable de sacrifier cinq millions de moutons avec ce que cela coûte à la collectivité et au portefeuille de chacun ? Le temps ne serait-il pas venu de commencer à faire un peu dans le symbolique ? En 1981, en raison de la très grande sécheresse qui avait décimé le cheptel, feu Hassan II avait demandé aux Marocains de s’abstenir cette année-là de sacrifier le mouton, lui le faisant en sa qualité de Commandeur des croyants au nom de tous. Puisque nous possédons une telle institution, pourquoi ne pas travailler sur les mentalités pour aller dans ce sens ?

Fête du sacrifice, Aïd Al Adha se veut aussi celle du partage et de la solidarité. Or est-ce vraiment ce qui est le plus à l’œuvre ? Comme évoqué ci-dessus, à l’approche de cette célébration, la délinquance connaît des pics redoutables. Certains sont prêts à tout pour ramener un mouton à la maison. Tout le monde ne vole pas, fort heureusement, mais le plus grand nombre s’endette. Trop, beaucoup trop. Et les campagnes promotionnelles menées par les sociétés de crédit n’arrangent pas les choses. Là, on frise le scandale. Comme chaque année, c’est un mouton à acheter, c’est donc, chaque année, un nouveau crédit à prendre. Tout cela, on en conviendra, n’est pas très islamique et nous mène loin, bien loin, des valeurs religieuses et humaines dont cette fête se doit d’être porteuse.