«Hunger Game» d’un mois sucré

deux êtres quasi distincts habitent le corps et l’esprit du jeûneur lambda : un être diurne qui se réveille plus ou moins mal le jour pour entrer dans le corps mystique d’un homme qui s’abandonne à  l’ascèse ; et une créature vespérale, puis nocturne, qui sort de table pour entrer dans un corps profane livré aux réjouissances

C’est un quartier populaire dont seul un ancien supermarché le sépare d’un autre quartier lequel n’a rien de populaire.  Des cafés clos aux rideaux baissés ont laissé chaises et tables étalées sur le trottoir. C’est la deuxième semaine de Ramadan sous un ciel de plomb vers cinq heures de l’après-midi. Autant dire une éternité avant le coup de canon de la délivrance prévu environ trois heures plus tard. Des hommes accablés par la chaleur, déshydratés et affamés sont attablés dans la terrasse d’un café fermé. Ils regardent passer d’autres personnes sous le soleil comme pour vérifier s’ils sont aussi accablés qu’eux. Voilà, c’est tout. Rien de plus ne se passe dans cette étrange distraction qui relève d’une sorte de «hunger game» (jeu de la faim) tout juste inventé pour passer le temps. Mais le temps semble se fondre et se disloquer dans la torpeur caniculaire d’un été ramadanisé. On se croirait dans une de ces peintures surréalistes de Dali, celle, emblématique, qui donne à voir des montres molles. Peut-être, tout comme Dali, ces gens qui regardent passer les gens en regardant passer le temps veulent justement annuler sa fonction. Et qu’est-ce que la fonction du temps pour un être qui étale son martyre et exhibe son jeûne sous un soleil de plomb? Mystère et boule de gomme arabique. Le tableau de Dali des montres mollement suspendues porte en fait un très beau titre : «La Persistance de la mémoire». Sauf que l’inspiration lui est venue d’une vision bien plus triviale. On raconte qu’un soir alors qu’il avait faim, il rentra chez lui et trouva un camembert coulant du fait de la chaleur. En une nuit il exécuta le célèbre tableau des montres molles. Comme quoi, la faim justifie parfois les moyens, pour un artiste de génie comme pour un jeûneur lambda crevant de chaleur et rêvant de «harira» et de «batbotte». Mais le vent du génie souffle là où il veut. 

Les scènes du quotidien durant Ramadan est un sujet d’étonnement inépuisable même pour un observateur de la tribu qui en a vu d’autres tant le comportement de nombreux jeûneurs n’a pas changé depuis des lustres. En remontant cette «persistance de la mémoire», comme dirait Dali, on retrouve le même folklore comportemental et la récurrence inexorable d’un tropisme séculaire qu’aucune sécularisation ne saurait dévier. Dévier est peut-être le verbe qui ne souffre aucune tolérance. Car changer, c’est dévier et toute déviance mène aux flammes de l’enfer. 

Deux êtres quasi distincts habitent le corps et l’esprit du jeûneur lambda : un être diurne qui se réveille plus ou moins mal le jour pour entrer dans le corps mystique d’un homme qui s’abandonne à l’ascèse ; et une créature vespérale, puis nocturne, qui sort de table pour entrer dans un corps profane livré aux réjouissances. Le ventre repu et bien tendu alors que l’humeur est guillerette et … harira bien qui rira le dernier sur les terrasses des cafés qui débordent la chaussée. D’autres chaussées sont débordées par ceux, de plus en plus nombreux, qui s’efforcent de cultiver une dose de mysticisme et font du rabe en multipliant les prières tout en exhibant une religiosité effrénée et triomphale un mois durant. Il y a indéniablement un jeu d’émulation et même un «m’as-tu vu» dans la propension à montrer et à démontrer sa religiosité. Comment ne pas être surpris par cette altercation entre deux personnes sur le nombre de «tarawih» (prières supplémentaires du soir prisées pendant Ramadan)? L’un d’eux se vantait, en effet, d’avoir accompli bien plus de prières que son camarade et le chambrait comme s’il s’agissait d’un concours de pompes. 

Et puis il y a la ruée vers les victuailles. Comme des drones renifleurs, nombre de jeûneurs se laissent guider par le nez vers la souika de la Médina, cet ancien empire des sens. Ancien, car désormais ce sont les grandes surfaces qui se sont mises au marketing du Ramadan et à l’air sucré –salé de son temps. L’économie massacrée de ce mois sacré est certainement un sujet d’étude non dénué d’intérêt. A ajouter du reste à l’économie du mouton qui relance plus le cholestérol que la croissance. Mais ce pauvre ovin ne perd rien pour attendre, car, comme dirait l’autre en dévorant des yeux une pile de crêpes marocaines : après «el méloui» vient le «moton». Mais c’est assurément dans une pâtisserie que l’on peut vérifier que chez nous la parité entre l’authenticité et la modernité est respectée à la lettre. On achète aussi bien de la chebbakia que des éclairs au chocolat ; des tranches de pizza que des m’laoui au khli3. Cet équilibrisme gastro-culturel est aussi, et depuis longtemps, un sujet d’étonnement tous les ans renouvelé.