«Haouli typique pour Aïd très chic»

Le scénario de l’Aïd, imperceptiblement, prend des rides.
Les distances jouant, le téléphone remplace les visites.
Et maintenant, voilà qu’on recourt au SMS ! Résultat :
non seulement on ne se rend plus les uns chez les autres mais on ne se parle même plus !

J’avoue un blocage. Un blocage «graaave», pour paraphraser le langage «branché» de nos jeunes. L’objet du délit : le SMS. Ou plus exactement la destinée de support de vœux qui lui échoit en période de fête. En tant que technique de communication, rien à en redire. Pour transmettre une information rapide à quelqu’un, c’est impeccable. Un usage ludique en est fait par les ados qui relève d’un langage désormais installé avec ses codes, son vocabulaire et sa grammaire. Pour ce qui est du reste, que me pardonnent ceux qui ont eu la gentillesse de m’en faire parvenir, mais en matière de présentation de vœux, le rituel en ressort si appauvri qu’il se dépare à mon sens de toute sa valeur. Jusqu’il y a peu, même lorsque le geste était de pure formalité, l’envoi des vœux imposait un minimum d’effort. Il fallait faire la démarche : un, d’acheter les cartes ; deux, d’écrire à chacun quelques lignes de circonstance ; trois de se fournir en timbres (que de cartes jamais envoyées faute d’être timbrées !) et quatre, enfin, de chercher une boîte à lettres où jeter les plis. Tout un programme ! Et puis, surtout, on ne logeait pas tout le monde à la même enseigne. Les mots écrits aux uns n’étaient pas ceux couchés aux autres.
Jamais, au grand jamais, on ne s’adressait aux proches comme aux personnes lointaines. Là, avec les SMS, on est dans le fourre-tout absolu. On rédige un message, on appuie sur une touche et le voilà envoyé à l’ensemble des noms enregistrés dans le carnet d’adresses. Mieux encore, pour peu qu’un texte soit doté d’un brin d’originalité, il aura droit à des appropriations multiples qui le feront revenir parfois en plusieurs exemplaires chez un même destinataire. Tenez, voici celui qui eut le plus de succès, ce dernier Aïd : «Je te souhaite, pouvait-on y lire, un haouli typique avec kebda magnifique, kercha fantastique, méchoui sympathique et Aïd très chic». SMS et Aïd el Kébir, l’innovation en vérité réside dans cette association. En vérité aussi, si cette mode du SMS version message de vœux exaspère certaines personnes dont je suis, les raisons profondes sont à chercher du côté du bouleversement des habitudes et de la déstabilisation ainsi générée. Arrêtons-nous sur le précédent message : «Kebda, kercha, haouli et méchoui» en code SMS ! Allez dire avec cela que la modernité ne nous pénètre pas par tous les pores! Aïd el Kébir, il n’y a pas si longtemps, pour nous tous, qu’était-ce ? Le mouton, bien sûr, avec le tralala de l’immolation, votre père dans sa jellaba immaculée, votre mère (une fois rescapée de la cuisine) dans ses plus beaux atours et le tourbillon des visites familiales. Pour l’immense majorité de nos compatriotes, ce scénario reste de mise (nous ne sommes que 5% – les plus nantis – à ne plus renouveler le sacrifice d’Abraham) mais, imperceptiblement, il prend des rides.
Les distances jouant et les liens se relâchant, le téléphone remplace amplement les visites. Et maintenant, voilà qu’on recourt au SMS ! Résultat : non seulement on ne se rend plus les uns chez les autres mais on ne se parle même plus ! On appuie sur une touche et on s’inonde de messages aseptisés. C’est beau la modernité mais, en la matière, Dieu que c’est triste ! On a beau se dire que cela ne concerne encore qu’une infime minorité, la vitesse de propagation des techniques modernes de communication et le mimétisme social sont tels que le phénomène est appelé à faire tâche d’huile.
La rapidité avec laquelle les choses autour de soi muent n’en finit pas de nous désarçonner. C’est – on le sait – le propre même de l’époque actuelle. Tout va vite, beaucoup trop vite. On voudrait demander au temps de moins courir, de nous accorder un peu de répit, histoire de reprendre un peu de souffle mais il n’y a pas de «un peu» qui tienne. Si le temps est aux SMS, il est aux SMS et nous n’y pouvons rien. Seule issue : refuser la dictature du temps. S’il veut s’enfuir, grand bien lui fasse. La vie est là jusqu’au jour où elle n’est plus. Les SMS pour l’Aïd ? Après tout, pourquoi pas ? Rien n’interdit en parallèle de décrocher le téléphone et de se donner rendez-vous autour d’un bon kaâb gh’zal !