Ah ! le joli temps des colonies…

Quels que soient les à -côtés positifs engendrés par la colonisation, celle-ci demeure une agression majeure à  l’égard d’un peuple et d’une culture. Elle est violence fondamentale en ce qu’elle annihile la liberté de ce peuple et, de ce fait, sa dignité. Ceux qui, aujourd’hui, se laissent aller à  regretter «le temps de la France» ont oublié les «Interdit aux Arabes» sur leur propre sol.

On venait les voir en ouvrant de grands yeux étonnés. Les plus courageux s’en approchaient de près, allant même, quand leur témérité était grande, jusqu’à  oser les toucher. C’était au début du siècle dernier, hier donc. Il se tenait en France des foires o๠les bonnes gens avaient loisir de venir découvrir des êtres étranges qui avaient figure d’hommes mais ne l’étaient pas vraiment. Si l’on se met dans l’esprit du temps, on parlerait plutôt de «matériaux humains» à  l’état brut, des «primitifs» comme on aimait alors à  dire, ramenés de ces contrées sauvages o๠les preux colons se rendaient pour faire Å“uvre de civilisation. Le débat sur la colonisation qui secoue depuis quelques semaines l’hémicycle français nous concerne au premier plan. Il nous intéresse en ce qu’il traite de nous et d’eux, nous les anciens «protégés» et eux les anciens «protecteurs», mais il nous interpelle également parce qu’il pose la question de l’écriture de l’histoire. Pour rappel des faits, dans la loi du 23 février 2005 sur les rapatriés, l’article 4 demande aux programmes scolaires de souligner «le rôle positif de la présence française d’outre-mer, notamment en Afrique du Nord». Après avoir laissé passer cette loi, les socialistes, admettant rétrospectivement avoir «manqué de vigilance», sont revenus à  la charge pour demander l’abrogation de cet article. Entre-temps, la crise des banlieues est survenue, avec son lot de questions aux réponses bien connues. Le 29 novembre, l’Assemblée nationale repoussait la demande socialiste d’abrogation. Cependant, au sein même de la majorité de droite, il n’y a pas unanimité sur le sujet, l’UDF étant favorable à  l’abrogation. Le tollé soulevé tant sur le plan national qu’international par ce refus a eu pour effet d’accentuer les dissensions. Tentant de calmer le jeu, le président Jacques Chirac a lancé une mission pluraliste pour «évaluer l’action du Parlement dans le domaine de la mémoire et de l’histoire». Mais il est resté muet sur la demande de la gauche d’une abrogation pure et simple. Le premier ministre, Dominique de Villepin, par contre, a réitéré le refus de son camp. Il affirme «assumer toute l’histoire de la France» tout en reconnaissant «que ce n’est pas à  la loi d’écrire l’histoire», abondant dans le sens o๠cet article serait, comme le présente une élue de la majorité, «déclaratif» et non «normatif». Mais laissons l’Hexagone à  son débat et revenons à  nos rives marocaines. En fait, il n’est nul besoin de passer la frontière pour entendre souligner le «rôle positif de la colonisation». Dans certains milieux, il n’y a aucun état d’âme à  évoquer avec nostalgie «le bon vieux temps des Français». On vous y dira même qu’ils auraient dû rester encore. Le propos a beau se vouloir une boutade, il en dit long sur l’existence d’une tendance néo-coloniale à  l’intérieur même de la société marocaine. Certes, lors du Protectorat français, des routes, des écoles et des dispensaires ont été construits. Aux militaires avaient été adjoints des instituteurs et des professeurs, qui, pour certains, ont rempli leur mission éducative avec un dévouement, une probité et une conscience dont on ne les remerciera jamais assez. Pétris d’humanisme, ils ont contribué à  forger des esprits ouverts et réceptifs à  l’universel. Le Maroc doit à  la France son entrée dans la modernité. Mais cette entrée s’est faite au forceps et nous en payons encore le prix aujourd’hui. Quels que soient les à -côtés positifs engendrés par la colonisation, celle-ci demeure une agression majeure à  l’égard d’un peuple et d’une culture. Elle est violence fondamentale en ce qu’elle annihile la liberté de ce peuple et, de ce fait, sa dignité. Ceux qui, aujourd’hui, se laissent aller à  regretter «le temps de la France» ont oublié les «interdit aux Arabes !» sur leur propre sol. Mais là  encore, à  l’effacement de la mémoire, s’ajoute cette chose terrible qui se nomme le mépris de soi et qui fait des ravages autour de nous. Maintenant, l’écriture de l’histoire. S’il est un débat dont l’ouverture est une nécessité absolue dans notre pays, c’est celui-ci. Parmi les raisons du désamour des Marocains à  l’égard d’eux-mêmes, il y a ces mémoires cadenassées du fait de l’interdit persistant à  visiter notre passé autrement que par les chemins autorisés. Que de témoins se sont éteints, emportant les clés de leur mémoire avec eux ! A force d’histoire officielle, on en vient à  se désintéresser totalement de ce qui a fait notre passé. Or, sans compréhension du passé, il n’y a pas de maà®trise du présent. Et donc d’avenir qui se construit. Alors, de grâce, laissons le « joli temps des colonies» aux nostalgiques de la «Fatma» et aimons-nous pour ce que nous sommes.