Afrique : pas de paternalisme, du business et surtout du partenariat

Mise en veilleuse depuis le retrait de l’OUA au début des années 80, la politique africaine du Royaume se réveille. Le Maroc, par le biais du chef de l’Etat, a remis sa machine diplomatique en marche avec plus de volontarisme et, surtout, de pragmatisme.

Des économies en marge de la mondialisation. Des maux sociaux endémiques. Des coups d’Etat militaires et guerres civiles. Des pillages et détournements. L’insécurité qui se généralise. Des Etats déliquescents. On en finirait pas d’égrener les clichés à l’adresse d’une Afrique qui semble incapable de sortir d’une instabilité chronique. Mais alors,  qu’est-ce-qui pousse des pays développés à organiser des forums de coopération avec un continent à la dérive ? Qu’est-ce-qui incite des pays émergents, dont le Maroc, à croire en son avenir ?

Pendant longtemps, l’afro-pessimisme a dominé toutes les analyses de l’économie et des sociétés africaines. La tentation est forte, et certains n’y échappent pas, de considérer ce continent comme condamné, comme si une malédiction particulière s’était abattue sur les peuples africains. Mais ce jugement reflète une méconnaissance de la réalité et des changements en cours. Sur les trente dernières années, les performances économiques se révèlent certes moyennes, mais la région a su faire face à la forte croissance démographique sans véritable paupérisation. La reprise de l’économie africaine n’a rien d’étonnant. Elle s’explique d’abord par la remontée des cours des matières premières. L’embellie résulte aussi de facteurs internes. En dépit d’un coût social élevé, les réformes structurelles ont permis d’améliorer l’environnement macro-économique. Après l’afro-pessimisme, l’afro-optimisme ? On se tromperait cependant en pensant que les facteurs à l’origine du mal-développement de l’Afrique sont loin d’avoir disparu. Les difficultés du continent ont des causes très claires : elles s’appellent instabilité politique, absence d’Etat soucieux du développement à long terme, clientélisme dans des sociétés dont les structures sont demeurées longtemps plus orientées vers la redistribution des richesses que sur leur accumulation. Ces données, que d’autres pays partagent, ne sont pas immuables. Même dans les situations les plus désespérées, on peut percevoir des lueurs d’espoir. L’attrait qu’exerce l’Afrique sur ses partenaires rappelle aussi le potentiel de ce continent. Il témoigne du fait que l’Afrique est une zone où se rencontrent des stratégies de positionnement ou de pénétration mues par des motivations diverses. Mise en veilleuse depuis le retrait de l’OUA au début des années 80, la politique africaine du Royaume se réveille. Le Maroc, par le biais du chef de l’Etat, a remis sa machine diplomatique en marche avec plus de volontarisme et, surtout, de pragmatisme. Le gouvernement prend le relais, entraînant le secteur privé dans son sillage. De la saga africaine des banques, aux «best practices» des Etablissements publics comme l’ONE ou l’ONEP en passant par les «success stories» de quelques entreprises privées, tout prête à croire que le Maroc redécouvre les profondeurs de ses relations avec l’Afrique subsaharienne. Il faut espérer que cette nouvelle politique africaine accède au statut d’une stratégie pensée et mise en œuvre par tous les acteurs qui y sont impliqués. Et pour commencer, la politique africaine, comme toute autre stratégie, doit élaborer sa doctrine, construire son modèle d’intervention. Un modèle singulier, fondé sur des atouts spécifiques, s’écartant dans le cas d’espèce, des modèles en perte de vitesse ou des modèles en puissance.
Le modèle en perte de vitesse, c’est celui du «Pré carré» de la France. Une survivance du passé colonial qui a pourtant eu la vie dure. Un «Pré carré» pour une poignée d’entreprises et d’entrepreneurs français. Pré carré aussi pour les hommes politiques: les liens amicaux et politiques noués sur les bancs de la IVe République se sont transformés en liens financiers et électoraux parfois décisifs. Pré carré enfin pour la politique internationale de la France : le discours de Toulon du Président Sarkozy était dans la droite ligne de celui de Giscard d’Estaing en 1979 («L’Afrique est le seul continent qui soit encore à la mesure de la France, à la portée de ses moyens. Le seul où elle peut encore, avec cinq cents hommes, changer le cours de l’histoire») et de celui de De Gaulle de 1960 («On dit que l’abbé Fulbert Youlou [ex-président du Congo] est indépendant. Mais c’est moi qui paie sa solde. Alors, pour moi, il n’est pas indépendant»). Quant à la présence de l’armée française dans des Etats Africains, elle s’inscrit dans la continuité d’un clientélisme  que François Mitterrand n’avait pas renié, malgré ses envolées lyriques sur la démocratie, au Sommet de La Baule. 

L’autre modèle est celui de la Chine, une puissance montante qui tisse sa toile «aspirateur». Sans passé colonial en Afrique, la Chine marque des points sur tous les plans sur le continent : commerce, accès aux matières premières, échanges entre gouvernements locaux, entrée en force dans le capital des banques africaines, financement des infrastructures, assistance économique, coopération dans l’éducation, la science, la culture, la santé, paix et sécurité, approfondissement du forum Chine-Afrique lancé en 2000, coopération agricole, tourisme et relation privilégiée avec les dirigeants africains. Dans cette offensive économique et diplomatique, la Chine souhaite promouvoir une politique différente axée officiellement sur une approche «win/win». S’il est rare d’entendre parler de démocratie, de droits de l’homme, il est en revanche question de coexistence pacifique et de partenariats complémentaires. La Chine mise sur des relations de longue durée.

Face à ces deux modèles extrêmes qui ne peuvent être des références en la matière, le Maroc doit construire son propre modèle de coopération. Pendant longtemps, sa politique africaine a été subordonnée  soit à des objectifs géostratégiques dans le cadre de la défense de la cause nationale, soit à une politique culturelle conçue comme un véhicule d’influence. Le Maroc a par ailleurs été excessivement attaché à une vision axée sur la recherche d’alliances, trop souvent à la remorque des politiques d’influence internationales. Enfin, sa coopération a subi les effets du coût-avantage d’une diplomatie personnalisée. Comme elle a souffert d’un éclatement institutionnel entre plusieurs départements ministériels. Dans le même temps, la réflexion sur les modes de coordination, de concertation, de pérennisation de l’action a été quelque peu délaissée, laissant le champ libre à des modes d’intervention privilégiant le plus souvent une logique ponctuelle d’offre de prestations, d’expertises, de services plus que la logique d’une stratégie intégrée. Les relations du Maroc à l’Afrique subsaharienne doivent sortir de l’imprévisibilité qui les menace. En développant une plus grande synergie d’action avec les autres acteurs nationaux (privés, ong, fondations..), ainsi qu’avec des partenaires privés étrangers, des institutions multilatérales, financières appuyées par des formules de partenariat triangulaires. En intégrant de nouvelles problématiques telles que le développement humain, la prévention des crises et la promotion du partenariat en lieu et place de l’assistance et de la «conquête» de marchés. En recherchant l’impact à long terme sur le développement par l’intégration de la dimension régionale. En renforçant la sélectivité des actions sur les plans géographique et thématique en fonction des atouts spécifiques.