«Du danger de monter sur la terrasse»

Ce roman de Jacob Cohen raconte un climat, une attitude, celle du non-dit qui a laissé le fossé s’élargir jusqu’à devenir infranchissable, entre les membres d’une même communauté nationale.

Jacob Cohen n’a pas remis les pieds au Maroc pendant vingt ans. C’est long, vingt ans, surtout quand il s’agit de sa terre natale. La semaine précédant son retour, une angoisse diffuse l’a étreint. Faisait-il bien de revenir, de prendre le risque de réveiller des blessures anciennes ? Et puis, trois semaines à rester sur place, n’est-ce pas trop quand on a été absent aussi longtemps ? Le jour du départ est arrivé et le voilà à Casablanca. La première journée passe, la seconde, à la troisième, c’est comme s’il n’était jamais parti. Au public venu le rencontrer au Carrefour des Livres, il avoue son bien-être. Il se sent bien, très bien même. En un mot, heureux d’être là.

Un livre a été à l’origine de ce retour. Du danger de monter sur la terrasse est le troisième roman de Jacob Cohen, un Meknassi vivant à Paris. A l’occasion du SIEL, Tarik Editions, son éditeur, a invité l’auteur à venir dialoguer avec le public marocain autour d’un roman qui rompt avec les non-dits entourant les rapports judéo-musulmans au Maroc. «Mais quel besoin avais-tu d’écrire cela», lui ont reproché ceux de ses coreligionnaires restés sur place pour qui on ne parle pas de ce qui fâche. Le mythe d’un Maroc terre de fraternité et de tolérance continue d’être véhiculé dans leurs discours vis-à-vis de l’extérieur tant par la communauté musulmane que juive, chacune pour des raisons propres. Mais voilà, si «parfaite» qu’ait pu être cette coexistence, après deux mille ans de présence juive, le Maroc s’est trouvé privé d’une part de lui-même. Comme un jeu de carte qui s’effondre, la communauté juive marocaine deux fois millénaire s’est désagrégée jusqu’à n’être plus qu’une ombre symbolique. Les causes externes, historico-politiques, de ce départ sont archiconnues – l’impact du Protectorat, la création de l’Etat d’Israël, l’action du mouvement sioniste – mais elles ne suffisent pas à expliquer cette brutale dislocation.

Elles ne lèvent pas l’incompréhension de la majorité musulmane devant ce départ, notamment lorsqu’elle voit l’attachement profond que ces Marocains de confession juive, où qu’ils soient à travers le monde, continuent de témoigner à leur pays d’origine. «Pourquoi êtes-vous partis» est donc la question qui, à chaque rencontre, revient comme un leitmotiv. Jacob Cohen n’y a pas échappé et la discussion s’est nouée autour de ce point focal. Par l’écriture de son livre, l’auteur a expliqué qu’il avait souhaité d’une certaine manière répondre à cette question. Non pas de façon directe mais en reconstituant une atmosphère, en tentant, par le biais de l’écriture romanesque et à travers des personnages de fiction de rendre un peu plus accessible au lecteur musulman marocain la psyché de ce compatriote de confession juive en ces lendemains d’indépendance. S’il se termine sur une note romanesque laissant ouverte la porte à l’espoir, le livre démarre sur une tragédie familiale : l’enlèvement d’une fillette juive et sa conversion à l’islam par ses ravisseurs.

Leur fille définitivement perdue, les parents, brisés par la douleur, émigrent en Israël. Ester, devenue Fatima, fonde une famille musulmane exemplaire. L’histoire commence. Elle se poursuit à travers le personnage de Khadija, fille d’Ester/Fatima, auquel le destin permettra de renouer les liens brisés. Par petites touches, le roman décrit la vulnérabilité de ces petites gens du mellah, leur absence de recours face à la loi de la majorité dominante, la méfiance et la peur qui en résultent et puis la déchirure du départ, les désillusions multiples et la volonté d’oubli par laquelle on se protège de la morsure brûlante du souvenir.

«Je ne me retrouve pas dans ce que vous racontez», s’est émue une jeune femme après avoir écouté l’écrivain. «J’ai grandi dans le mellah de Casablanca et nos rapports avec les familles juives étaient excellents». «Vous avez raison» a acquiescé l’intéressé, reconnaissant la multiplicité et la divergence des vécus. Cependant, a-t-il expliqué en filigrane, ces mêmes familles juives avec lesquelles de bonnes relations étaient entretenues pouvaient partir du jour au lendemain sans que leurs voisins musulmans ne comprennent les motifs de leur départ. «Bat ma sbah» disait-on d’eux à l’époque. Or cela résulte justement de ce monde de non-dits qui a toujours prévalu dans les rapports entre juifs et musulmans. Le fait de ne pas avoir eu le courage de briser les tabous, de prendre la parole et de dire franchement ce que l’on pense et ce que l’on ressent a contribué à mener à un point de non-retour.

Un Maroc déserté par ses juifs et laissé à ses musulmans, un sentiment de trahison au cœur. Dans ces années soixante, a rappelé Jacob Cohen, les juifs n’étaient plus animés par le désir d’aller en Terre promise. Les départs ne se faisaient plus en direction d’Israël mais de la France, du Canada ou des USA. Les juifs partaient parce qu’ils avaient le sentiment de ne plus avoir de place dans le pays. Ils partaient parce que les jeunes générations, à la différence des précédentes, aspiraient à un statut de citoyen à part entière.

Le roman repose-t-il sur un fait véridique ?, a demandé l’auditoire à l’auteur. Qu’en est-il de cette histoire d’enlèvement et de conversion de mineures? Tout en reconnaissant ne pas avoir lui-même été témoin d’un drame de ce type, Jacob Cohen a expliqué avoir construit son roman autour d’un sujet qui, en 1960-61, avait fait l’objet de plusieurs articles du journal communautaire juif, La voix des communautés, et suscité son émoi. Au cours de cette même période, les journaux istiqlaliens renchérissaient dans le même sens en publiant comme des trophées de guerre des cas supposés de conversion de jeunes juives à la religion musulmane. Mais cette histoire de conversions forcées, dont il reviendra aux historiens de se prononcer sur la véracité et l’ampleur, reste un prétexte pour l’auteur. Jacob Cohen vise d’abord à décrire un climat. Et une attitude. Celle du non-dit et du double-langage qui ont laissé le fossé s’élargir, jusqu’à devenir infranchissable, entre les membres d’une même communauté nationale.